Robert ne bougeait presque plus. Sa silhouette voûtée, autrefois capable de soulever des bordages de chêne vert à l’arsenal de Brest, n’était plus qu’un paquet d’étoffe rapiécée grelottant sous l’écume. Ses phalanges déformées par l’arthrose et les hivers maritimes agrippaient la ficelle rêche de sa valise en carton, celle-là même avec laquelle il m’avait accompagné, trente ans plus tôt, à la gare pour mon concours d’entrée aux Arts et Métiers.
Morgane restait figée sur le seuil, la bouche entrouverte sur un cri étranglé. La terreur qui venait de traverser son regard n’était pas celle d’une femme prise de remords, mais celle d’une intrigante prise en flagrant délit au moment précis où son chef-d’œuvre d’imposture menaçait de s’effondrer. Sa robe en satin bleu nuit, taillée sur mesure place Vendôme, frémissait sous la brise marine. Autour de son cou, la rivière de diamants que je lui avais offerte à la signature du contrat d’armement avec la Scandinavie jetait des éclairs froids, presque carnassiers.
— « Ton… ton père radote, Erwan ! » balbutia-t-elle en reculant d’un pas vers la chaleur moirée du salon, tout en rajustant d’un geste convulsif son étole d’hermine. « Il est sénile ! Tu sais bien qu’il perd la tête depuis son opération de la hanche ! J’ai simplement voulu lui éviter un malaise au milieu de nos invités… Je lui ai réservé une suite à l’hôtel des Thermes, avec un chauffeur ! Il a refusé de monter dans la voiture, il a voulu faire un scandale pour salir ma famille ! »
Mon père tenta de se redresser, mais ses genoux cédèrent sous son poids. Je me précipitai. Lorsque mes mains entourèrent ses épaules, je sentis à travers la laine élimée de son caban une carcasse glacée, un homme dont la température corporelle chutait dangereusement vers l’hypothermie. Sa peau avait cette pâleur cireuse, grise, des noyés que la mer rejette au petit matin.
— « Elle ment, mon petit… » souffla-t-il, les lèvres bleuies, une écume sèche au coin des commissures. « Elle a pris mon vieux clapet… mon téléphone… Elle a dit que si un seul mécanicien en salopette mettait les pieds dans son salon d’armateurs, le contrat Morvan-Vanderbilt ne se signerait jamais. Elle a raccroché au docteur Caradec… Il appelait pour mon traitement digitalique… J’avais mes gouttes dans ma poche, mais je n’arrivais plus à ouvrir le flacon avec le gel… »
Un frisson de haine pure, d’une intensité que je n’avais jamais éprouvée de toute mon existence, me traversa l’échine. Je connaissais le docteur Caradec : c’était le médecin de famille de notre vieux quartier de Recouvrance, l’homme qui avait veillé ma mère jusqu’à son dernier souffle de phtisique dans notre deux-pièces brumeux. Si Caradec avait cherché à joindre mon père d’urgence un samedi soir, ce n’était pas pour une formalité.
Sans un regard supplémentaire pour Morgane, je glissai ma main dans le manteau de mon père, trouvai le flacon en verre ambré, dévissai le bouchon de mes doigts tremblants et fis couler les cinq gouttes prescrites sous sa langue engourdie. Puis, retirant mon lourd pardessus en cachemire d’Écosse, je l’enveloppai tout entier, le serrant contre mon torse pour lui transmettre ma propre chaleur.
— « Erwan, rentre immédiatement ! » siffla Morgane, dont la terreur cédait déjà le pas à une morgue venimeuse, sentant le regard des premiers curieux s’approcher des baies vitrées de l’orangerie. « Monsieur Vanderbilt et les représentants du consortium de Rotterdam sont au buffet d’honneur. Si tu bousilles cette alliance pour les caprices d’un vieillard grabataire, je te jure que mon père te détruira sur la place de Paris ! Tu redeviendras le petit boursier miséreux que j’ai tiré de la fange ! »
Je ne lui répondis pas. Je me relevai lentement, prenant mon père sous les aisselles pour le soulever du sol froid. Malgré mes trente-cinq ans et mon statut de président-fondateur d’AeroNav Technologies, je retrouvai d’un coup la force brute des ouvriers dont je descendais. Je chargeai Robert contre mon flanc, sa tête chenue reposant contre mon épaule, et de l’autre main, j’empoignai les deux valises en carton ficelées d’où dépassait un pan d’une vieille salopette bleue délavée.
— « Ouvre la porte, Morgane », dis-je d’une voix sourde, atrocement calme.
— « Tu n’oseras pas le faire entrer comme ça… » murmura-t-elle, les yeux écarquillés d’effroi. « Pas devant eux. Pas devant toute l’élite maritime européenne. »
— « Ouvre, ou je traverse la vitre avec toi. »
Elle lut dans mes yeux quelque chose qui devait ressembler aux grains meurtriers du raz de Sein. Tremblante, les mâchoires serrées au point de se rompre les dents, elle recula et poussa les deux battants de verre biseauté sertis de laiton doré.
Le contraste fut un coup de poignard.
L’air chaud, saturé d’effluves de truffe blanche, de canapés de caviar osciètre et de parfums capiteux des grandes maisons parisiennes, nous enveloppa comme une vapeur étouffante. Sous les immenses lustres de Murano dont les pampilles tintaient doucement au rythme des pas, quarante personnes — le gotha absolu de la finance navale, des armateurs bretons aux investisseurs hollandais en passant par les banquiers d’affaires suisses — tenaient des flûtes de cristal taillé, vêtus de smokings impeccables et de robes du soir lamées d’argent.
Au centre de la pièce trônait une maquette à l’échelle un cinquantième de notre nouveau cargo autonome à propulsion vélique, le fleuron technologique qui devait faire de notre entreprise le leader mondial de la décarbonation maritime. C’était pour célébrer le rachat des parts de la famille de Morgane et sceller notre union devant la presse économique que tout ce monde s’était déplacé jusqu’à Saint-Malo.
Le silence ne tomba pas d’un coup. Il s’installa d’abord au premier rang, près de la cheminée monumentale où le grand-père de Morgane, le vieux baron de Keradec, devisait avec Henrik Van Houten, le richissime patriarche d’un groupe logistique basé à Anvers. Puis, comme une onde de choc sur une mer d’huile, les rires feutrés s’éteignirent. Les coupes restèrent suspendues à mi-hauteur. Les regards glissèrent de mon visage trempé de pluie vers l’homme en loques que je portais contre moi, puis vers les deux valises miteuses et mouillées que j’abandonnai sur le tapis persan d’une valeur inestimable, laissant une trace d’eau saumâtre et de boue grise sur la laine précieuse.