« Dépêche-toi, Clara ! Qu’est-ce que tu attends ? »
La voix de Vanessa Sterling s’étrangla dans les aigus. Ses doigts, ornés d’une imposante bague de fiançailles en platine surmontée d’un diamant poire, serraient nerveusement la balustrade dorée. Ses yeux bleu acier, d’ordinaire si hautains, trahissaient une panique sourde, presque animale.
Je serrai les dents. La sueur coulait le long de mes tempes, trempant mes mèches de cheveux bruns. Mon uniforme bleu marine me collait à la peau. Avec une inspiration tremblante, je tentai de faire basculer la valise sur la troisième marche. Le poids était anormal. Ce n’était pas seulement le fardeau de vêtements ou d’objets du quotidien. On aurait dit un coffre en fonte, une masse dense qui refusait de glisser.
Le fond de la valise racla le marbre. Un bruit métallique, lourd et sinistre, résonna dans le hall gigantesque.
« Ça pèse trop… » gémis-je, la respiration courte. Une nouvelle vague de chaleur traversa mon ventre, plus intense, plus effrayante que les précédentes. « Madame Sterling, mon bébé… Je vous en supplie, je crois que j’ai des contractions. »
« Tais-toi ! » siffla-t-elle en descendant d’un pas précipité vers moi, ses talons aiguilles claquant furieusement contre la pierre. Elle m’attrapa par l’épaule, ses ongles s’enfonçant à travers le tissu de ma robe. « Tu l’emmènes dans le coffre de ma voiture au garage. Maintenant ! Si tu la laisses ici, tu ne mettras plus jamais les pieds dans cette maison, et je ferai en sorte que personne dans cette ville ne t’embauche pour nettoyer des chiottes ! Tu m’entends ? »
La cruauté de ses mots me frappa comme une gifle. Mais ce qui me terrifiait le plus, c’était le tremblement convulsif de sa lèvre inférieure. Elle avait peur. Vanessa Sterling, héritière d’une grande lignée industrielle de la côte Est, future reine incontestée de l’empire Moretti, était terrifiée par le contenu d’un bagage.
Je repris appui sur mes jambes engourdies. Mes chevilles semblaient sur le point de se briser. J’empoignai de nouveau la poignée télescopique, penchant tout mon buste en arrière pour compenser la charge. La valise sauta la quatrième marche avec fracas.
Puis, la catastrophe arriva.
À la cinquième marche, mon pied gauche glissa sur la surface polie. La semelle usée de ma chaussure orthopédique n’accrocha rien.
« Clara ! » cria Vanessa, non pas par souci pour moi, mais de pure horreur en voyant la valise basculer.
Je perdis l’équilibre. Le poids colossal de la malle m’entraîna en avant. Dans un réflexe désespéré de mère, je lâchai immédiatement la poignée pour enrouler mes deux bras autour de mon ventre afin de protéger mon enfant. Mon corps bascula dans le vide des marches restantes. Je vis le sol de marbre blanc se rapprocher à une vitesse vertigineuse. Je fermai les yeux, attendant l’impact destructeur, la douleur inévitable.
L’impact ne vint jamais.
Deux bras puissants m’attrapèrent en plein vol avec la force et la rapidité d’un étau d’acier. Une main large et gantée de cuir souple soutint fermement mon dos, tandis qu’un torse solide amortissait ma chute. Le parfum entêtant de bois de cèdre, de tabac noir et de pluie fraîche envahit mes sens.
À côté de nous, la valise dégringola les dix marches restantes avec un vacarme assourdissant, heurtant le sol du grand vestibule avant de s’immobiliser contre une console en acajou, fracturant l’une de ses fermetures en laiton.
« Doucement, » murmura une voix d’une gravité profonde, presque feutrée. « Respirez. Je vous tiens. »
J’ouvris les yeux, tremblante comme une feuille sous l’orage.
Vincent Moretti me soutenait contre lui. Son manteau noir en cachemire était encore mouillé par la pluie fine de Chicago. Ses traits anguleux, sa mâchoire carrée couverte d’une barbe courte et soignée, et surtout ses yeux d’un gris d’orage scrutaient mon visage avec une intensité troublante.
« M-Monsieur Moretti… » balbutiai-je, le souffle coupé, les larmes coulant enfin librement sur mes joues.
Il ne me lâcha pas immédiatement. Ses yeux descendirent sur mon ventre arrondi, puis remontèrent vers mes mains qui tremblaient contre son revers de veste. Avec une précaution surprenante pour un homme dont les mains avaient ordonné tant d’exécutions, il m’aida à m’asseoir sur la banquette en velours située au pied de l’escalier.
« Marco ! » ordonna Vincent d’une voix qui ne portait pas mais fit claquer l’air comme un coup de fouet.
Aussitôt, son garde du corps principal, un homme colossal au crâne rasé vêtu d’un costume sombre, apparut sur le seuil, fermant les lourdes portes d’entrée derrière lui.
« Fais venir le docteur Russo immédiatement. Qu’il apporte de quoi examiner une femme enceinte. Maintenant. »
« Tout de suite, patron, » répondit Marco avant de sortir son téléphone et de disparaître vers les cuisines.
« Vincent ! Mon amour ! Tu es rentré tellement tôt ! »
La voix de Vanessa descendait les escaliers, précipitée, faussement enjouée mais percé d’une panique hystérique mal dissimulée. Elle dévala les marches, ses mains lissant frénétiquement sa robe de soie bordeaux. Ses yeux évitaient soigneusement de croiser les miens, fixant avec obsession la valise écrasée près de la console.
Vincent se redressa lentement de toute sa hauteur. Il dépassait tout le monde dans cette pièce d’au moins une tête. Il enleva ses gants de cuir noir, les glissant dans la poche de son manteau sans jamais quitter sa fiancée des yeux.
« Que se passe-t-il ici, Vanessa ? » demanda-t-il d’un ton parfaitement neutre. C’était ce ton-là qui terrifiait le plus les gens de son entourage. Le calme avant le carnage.
« Rien ! Absolument rien, mon chéri, » dit-elle en posant une main tremblante sur son bras. « Cette idiote… enfin, cette jeune femme, Clara, a insisté pour ranger ses affaires d’hiver. Je lui ai dit d’attendre qu’un des hommes l’aide, mais elle s’est entêtée. Elle est tellement maladroite. Je t’avais dit qu’elle n’était plus en état de travailler ici dans son état… »