Le cœur de Lena fit un bond dans sa poitrine. Une rage primale, animale, submergea toute prudence. Elle appela immédiatement Olga Sergueïevna en courant vers sa voiture : « Olga ! Elles sont à la crèche ! Elles essaient de prendre Masha ! »

« Ne perdez pas votre sang-froid, Lena ! » tonna l’avocate dans le combiné. « J’appelle immédiatement le commissariat central. J’ai le numéro direct du procureur adjoint en charge des mineurs. Ne faites rien d’illégal sur place ! »

Quand Lena arriva devant l’établissement scolaire, deux voitures de police aux gyrophares allumés bloquaient déjà l’allée. Une petite foule de mères de famille et de riverains s’était attroupée sous la pluie battante. Dans le vestibule vitré de l’école, les cris stridents de Galina Vassilievna couvraient les voix des policiers :

« C’est ma petite-fille ! J’ai des droits ! Sa mère est une folle furieuse qui nous menace de mort ! Regardez ses messages ! Mon fils est le père légitime, il m’a donné procuration ! »

Lena franchit le cordon sans hésiter, bousculant presque un jeune agent qui tentait de la retenir. « Je suis la mère ! » cria-t-elle.

Dans un coin du hall, tenue fermement par une éducatrice en larmes, la petite Masha hurlait de terreur, tendant ses petits bras vers Lena : « Maman ! Maman ! Ne me laisse pas ! »

En voyant sa fille traumatisée, Lena sentit une force dont elle ne se soupçonnait pas l’existence. Elle s’avança vers sa belle-mère, qui brandissait une feuille volante froissée.

« Espèce de monstre », dit Lena entre ses dents, d’une voix si chargée de haine pure que la vieille femme s’arrêta net, un éclair de panique dans les yeux. « Tu oses faire vivre ça à une enfant de six ans pour un bout de béton et de plâtre ? »

L’avocat engagé par Galina Vassilievna, un petit homme gras au costume lustré, tenta de s’interposer en bredouillant des articles du Code de la famille. Mais la porte s’ouvrit à nouveau violemment pour laisser passer Olga Sergueïevna, flanquée d’un capitaine de police aux galons impeccables.

« Maître Olga Volkova, barreau de Moscou », annonça l’avocate d’une voix qui fit taire toute l’assistance. « Capitaine, voici l’ordonnance de protection délivrée ce midi par le juge Ivanov en référé d’urgence, interdisant tout contact de la grand-mère paternelle avec la mineure Maria Igorévna en raison de violences verbales et de menaces avérées. Quant à ce soi-disant confrère, je signale dès cet après-midi son comportement indigne au conseil de l’Ordre pour tentative de soustraction illégale de mineur sous mandat caduc. »

Le capitaine de police jeta un regard noir à Galina Vassilievna. « Madame, vos papiers. Et suivez-nous au poste sans faire d’histoire, sinon je vous passe les menottes pour rébellion et trouble manifeste à l’ordre public. »

La belle-mère tenta de se débattre, protestant de son innocence, appelant son fils à l’aide, mais Igor n’était pas là. Il s’était prudemment terré sur son chantier, incapable d’assumer jusqu’au bout la folie qu’il avait contribué à déclencher. Les policiers l’escortèrent dehors sous les regards méprisants des témoins.

Lena tomba à genoux sur le sol mouillé du vestibule et serra Masha contre sa poitrine. La petite fille tremblait de tout son corps, enfouissant son visage baigné de larmes dans le cou de sa mère. « C’est fini, mon cœur », lui répétait Lena en étouffant ses propres sanglots. « C’est fini, plus personne ne te touchera. Jamais. »

La débâcle de l’agression à la crèche fut le coup de grâce pour le camp d’Igor. L’ordonnance de protection accordée à Lena fit basculer l’ensemble de la procédure judiciaire. Le juge aux affaires familiales n’eut aucune indulgence pour un père qui avait laissé sa propre mère traumatiser son enfant dans une tentative d’extorsion patrimoniale.

L’audience préliminaire de divorce et de liquidation des biens eut lieu trois semaines plus tard au tribunal civil de Podolsk.

La salle d’audience était austère, éclairée par des tubes néon blafards qui bourdonnaient doucement. Derrière la balustrade de bois sombre, Igor semblait avoir vieilli de dix ans. Ses épaules étaient voûtées, son regard fuyait constamment vers le sol carrelé. Sa maîtresse, Irina, avait été convoquée en tant que tiers détenteur de fonds litigieux. Assise au bout du banc, elle ne regardait même plus Igor ; le scandale avait fuité dans leur entreprise, et le directeur général les avait sommés tous les deux de démissionner sous peine de poursuites pour malversations internes.

Olga Sergueïevna déroula ses arguments avec la précision chirurgicale d’un grand praticien. Elle présenta les relevés de comptes bancaires illégitimes, la tentative de vente sous-évaluée à la belle-famille de la maîtresse, et le préjudice moral incommensurable subi par la jeune Masha.

Face à ce dossier accablant, l’avocat d’Igor, visiblement dépité, ne put que plaider la détresse financière et l’égarement affectif de son client.

La juge, une femme austère aux cheveux tirés en chignon serré, rendit sa décision après quarante minutes de délibéré :

« Le mariage entre Igor et Elena est dissous. La résidence exclusive de l’enfant Maria est fixée au domicile de la mère. Le père bénéficiera d’un droit de visite médiatisé, encadré par les services sociaux, suspendu à une expertise psychiatrique préalable. Concernant la liquidation du régime matrimonial : considérant le détournement manifeste de biens communs par monsieur à hauteur de deux cent cinquante mille roubles au bénéfice d’une tierce personne, ainsi que la dissimulation délibérée de revenus professionnels, le tribunal ordonne l’attribution intégrale de la part de l’appartement conjugal de Podolsk à Elena Nikolaïevna, à charge pour elle de reprendre seule le solde de l’emprunt immobilier auprès de la banque. Monsieur est en outre condamné à verser une pension alimentaire mensuelle équivalente à trente pour cent de ses revenus réels réévalués, ainsi qu’à rembourser la moitié des fonds détournés à titre de dommages et intérêts. »

Quand le marteau de la juge retentit, le silence fut absolu.