« Lena, vous jouez un jeu dangereux. Mais je vais être honnête avec vous, parce que j’apprécie votre franchise et que j’en ai par-dessus la tête des histoires d’Igor. Votre mari ne perd aucune prime. Au contraire, il a demandé il y a trois mois à ce que sa rémunération variable soit versée sur un compte bancaire ouvert à la Tinkoff au nom d’Irina Vorobieva. Il prétendait que ses comptes étaient saisis par des huissiers pour d’anciennes dettes. Irina a validé l’opération avec la comptable. Ils ont détourné près de deux cent cinquante mille roubles ces quatre derniers mois pour les mettre hors de portée de votre communauté de biens. »
Un silence de plomb tomba dans la pièce. Lena avait l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds. Ce n’était plus seulement une infidélité banale, une passade de bureau née de la routine et de l’épuisement. C’était une spoliation méthodique, orchestrée dans l’ombre avec la complicité de sa maîtresse et les conseils avisés de sa mère.
« Je veux une attestation de l’entreprise et les relevés de ces virements, Valéry Petrovitch », dit-elle, sa voix ne tremblant plus du tout.
« Si je vous donne ça officiellement, je me tire une balle dans le pied avec l’inspection du travail », répondit-il en secouant la tête.
« Alors donnez-les-moi officieusement. Sur une clé USB. Je vous promets que mon avocate ne ciblera que le compte d’Irina et les agissements personnels d’Igor sans impliquer la direction générale dans une fraude fiscale. Mais si vous couvrez ce voleur, je dépose plainte pour recel de détournement de communauté dès demain matin au parquet de Podolsk. »
Le vieux patron regarda cette femme qu’il avait toujours crue discrète, timide, effacée derrière l’assurance bruyante d’Igor. Il vit dans ses yeux une détermination glaciale, celle d’une mère acculée qui n’a plus rien à perdre. Dix minutes plus tard, Lena quittait l’usine avec une clé USB noire au fond de sa poche.
Le véritable coup de tonnerre éclata une semaine plus tard, un mardi soir.
Igor avait réapparu à l’appartement vers vingt heures, non pas pour négocier, mais pour imposer son autorité. Il sentait que le temps jouait contre lui. Il entra avec une assurance feinte, jetant les clés sur la console du couloir avec un bruit sec.
« On doit signer les papiers de mise en vente de gré à gré », déclara-t-il en entrant dans le salon où Lena corrigeait des dossiers d’assurance sur son ordinateur portable. Masha dormait déjà dans la chambre voisine. « J’ai trouvé une agence. Ils ont un acheteur qui prend l’appartement comptant à neuf millions de roubles. On rembourse le solde du prêt à la VTB, il reste environ deux millions. On prend un million chacun et c’est réglé. Chacun refait sa vie. »
Lena ne leva même pas les yeux de son écran. « Neuf millions ? Cet appartement en vaut au bas mot treize millions et demi sur le marché actuel. Pourquoi le brader à un tiers de sa valeur, Igor ? »
« Parce que le marché est bloqué ! Parce que les taux d’intérêt sont à vingt pour cent et que personne n’achète ! » s’emporta-t-il, haussant le ton. « Si la banque saisit, on n’aura même pas dix kopecks ! Arrête de faire ta princesse, Lena, signe ces satanés mandats ! »
Lena ferma doucement son ordinateur portable. Elle le fixa droit dans les yeux, avec une pitié sincère qui désarçonna l’homme plus que n’importe quel cri de rage.
« Et l’acheteur providentiel, par hasard, ne s’appellerait-il pas Alexeï Vorobiev ? Le frère d’Irina ? »
Igor se figea instantanément. La couleur quitta son visage avec une rapidité stupéfiante, laissant place à une pâleur cireuse. Sa bouche s’entrouvrit, mais aucun son ne sortit.
« Tu pensais vraiment que j’étais idiote ? » reprit Lena d’une voix d’un calme terrifiant. « Tu voulais faire racheter notre bien à prix cassé par la famille de ta maîtresse, solder le prêt en liquidant nos cinq années d’efforts communs, me jeter à la rue avec un million de roubles dérisoire avec lequel je ne pourrais même pas acheter une chambre de bonne à Serpoukhov, pour ensuite aller emménager ici même avec elle une fois le bien nettoyé de ses hypothèques ? »
« Tu… tu délires complètement… qui t’a raconté ces mensonges ? » balbutia-t-il, reculant d’un pas, ses mains cherchant nerveusement le paquet de cigarettes dans sa poche.
« Olga Sergueïevna a déposé ce matin une requête en référé auprès du tribunal de district », continua Lena sans hausser le ton. « Nous avons les preuves des virements de tes primes versées sur le compte d’Irina depuis le mois de juin. Deux cent cinquante mille roubles détournés sciemment de la communauté. Nous avons également tracé les trois microcrédits que tu as souscrits : l’argent n’est jamais allé chez ta mère pour ses prétendus scanners cérébraux. Il a servi à payer un voyage à Sotchi pour deux en septembre, et les mensualités de la nouvelle voiture d’Irina. »
Igor s’effondra sur la chaise de la cuisine, anéanti. L’édifice de mensonges médiocres qu’il avait patiemment bâti sous l’aile de sa mère et les encouragements d’Irina venait de se pulvériser contre la réalité brute des relevés bancaires.
« Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu veux ? » murmura-t-il, la voix brisée, la tête enfouie dans ses paumes.
« Je veux ce qui revient de droit à ma fille et à moi. Rien de plus, mais rien de moins. »
Le lendemain, la contre-attaque de Galina Vassilievna fut désespérée et ignoble. Vers quatorze heures, alors que Lena était au bureau, elle reçut un appel paniqué de la directrice de la crèche de Masha.
« Lena Nikolaïevna, venez vite s’il vous plaît. Votre belle-mère est ici avec un homme qu’elle présente comme son avocat. Elle prétend qu’elle a le droit de récupérer l’enfant parce que vous êtes psychologiquement instable et que vous maltraitez la petite. Elle fait un esclandre dans le hall d’entrée ! »