La vieille femme poussa un gloussement théâtral et s’avança dans le salon en réajustant son manteau élimé. « Chez toi ? Chez toi, ma fille ? Cet appartement a été payé avec la sueur de mon garçon ! Qui a donné les six cent mille roubles pour l’apport initial, hein ? C’est moi ! En vendant la datcha de mes parents à Serpoukhov ! Tu n’as apporté que tes valises trouées et tes prétentions de reine déchue ! »

Igor évitait le regard de Lena. Il s’affairait près du placard d’entrée, entassant frénétiquement ses vestes dans les sacs.

« L’apport initial a été versé par un don manuel sans clause particulière, Galina Vassilievna », répliqua Lena d’une voix sourde mais ferme. « Et depuis trois ans, c’est mon salaire qui paie l’alimentation et les charges, pendant que les primes d’Igor partaient dans Dieu sait quelles poches. Si vous voulez des comptes, nous les réglerons devant le juge aux affaires familiales. »

Galina Vassilievna plissa ses yeux pochés, son visage devenant écarlate sous l’effet de la rancœur. « Le juge ? Tu oses parler de juge ? Tu crois qu’un tribunal donnera la garde d’une enfant à une femme hystérique qui n’a même pas de quoi payer la moitié de son emprunt ? Igor a déjà trouvé un acquéreur pour sa part. Un investisseur très sérieux. Si tu refuses de signer la vente amiable pour qu’on solde le prêt, tu te retrouveras avec un propriétaire étranger qui viendra vivre ici avec ses cousins. On verra comment ta petite Masha dormira la nuit quand il y aura des inconnus qui fumeront dans la cuisine ! »

« Sors d’ici ! » hurla Lena, brisant enfin le masque d’impassibilité qu’elle s’était imposé. Sa voix résonna dans tout le palier. « Sors de mon appartement immédiatement, espèce de harpie, ou j’appelle la police pour violation de domicile et menaces sous le regard d’un enfant ! »

Igor intervint enfin, mal à l’aise, tirant sa mère par la manche : « Maman, arrête. Viens, on s’en va. Ça ne sert à rien de crier. »

« Laisse-moi, Igor ! Tu as toujours été trop bon avec elle ! C’est une sangsue ! » cracha la mère avant de céder sous la poussée de son fils. La porte claqua avec une violence qui fit vibrer les cadres au mur.

Dans la chambre, Masha sanglotait sous sa couette. Lena courut la serrer contre elle, tremblant de tous ses membres. La terreur que Galina Vassilievna venait d’instiller était réelle : la menace des marchands de sommeil n’était pas un vain mot dans la banlieue moscovite. Des réseaux criminels profitaient des divorces conflictuels pour racheter des parts indivises à vil prix et pourrir la vie des conjoints restants jusqu’à les pousser à l’abandon. Lena comprit que si elle se contentait d’une défense passive, elle perdrait tout.

Le lundi suivant, Lena prit une demi-journée de congé sous prétexte d’une visite médicale. Guidée par une intuition féroce, elle se rendit dans la zone industrielle au sud de Podolsk, où se trouvaient les dépôts de l’entreprise de matériaux de construction pour laquelle Igor travaillait. Le vent d’est soulevait des tourbillons de poussière grise et de neige fondue autour des hangars en tôle ondulée.

Elle resta assise dans sa petite Kia d’occasion, moteur coupé, le regard fixé sur la guérite de sécurité. À midi et demi, les ouvriers commencèrent à sortir vers la cantine de l’entreprise. Igor apparut, portant son blouson de chantier bleu marine. À son bras, emmitouflée dans une doudoune beige à capuche de fourrure synthétique, marchait une femme d’une trentaine d’années. Elle n’était ni plus belle ni plus jeune que Lena, mais elle riait aux éclats en tenant un gobelet de café, le corps appuyé avec une familiarité possessive contre l’épaule d’Igor. C’était Irina.

Lena sentit son estomac se nouer, une brûlure physique intense qui lui monta jusqu’à la gorge. Elle sortit son téléphone et prit une dizaine de clichés nets à travers le pare-brise. Puis, au lieu de commettre l’erreur de descendre pour créer un scandale public, elle fit quelque chose de plus audacieux. Elle attendit que le couple s’éloigne, sortit de la voiture et se dirigea d’un pas décidé vers le bâtiment administratif.

À l’accueil, elle demanda à parler à Valéry Petrovitch, le directeur logistique, un homme d’un certain âge que Lena avait déjà croisé lors de deux arbres de Noël de l’entreprise. Après dix minutes d’attente dans un couloir qui sentait le lino usé et le tabac froid, l’homme la reçut dans son bureau tapissé de calendriers d’engins de terrassement.

« Lena ? Quelle surprise. Igor a un souci sur le chantier numéro quatre ? » demanda-t-il avec bienveillance en lui tendant une chaise.

« Non, Valéry Petrovitch. Igor n’a aucun problème de chantier. Le problème, c’est qu’il est en train de ruiner notre famille, et je crois que votre entreprise sert de couverture. »

Le visage du directeur se ferma instantanément. « De quoi parlez-vous ? »

Lena posa sur la table les relevés de compte d’Igor, pointant du doigt les virements réguliers et les prélèvements suspects. « Igor prétend qu’il a subi des retenues sur salaire depuis six mois à cause d’erreurs de livraison sur les chantiers. Il m’affirme qu’il ne touche plus ses primes mensuelles de quarante mille roubles. Mais en même temps, il finance les crédits d’Ira, votre adjointe aux stocks, et projette de liquider notre appartement commun. Je suis venue vous demander les vraies fiches de paie de mon mari pour la procédure de divorce. Si vous refusez, mon avocate demandera une commission rogatoire, et le fisc s’intéressera de très près aux primes en liquide versées dans cette boîte. »

C’était un coup de poker monumental. Lena ne savait pas si des primes en liquide existaient réellement, mais dans le secteur du bâtiment périurbain, la comptabilité grise était une règle presque universelle.

Valéry Petrovitch fixa Lena pendant de longues secondes, évaluant le danger. L’homme soupira profondément, s’adossa à son fauteuil de cuir craquelé et alluma une cigarette sans lui demander la permission.