Le sol semblait se dérober sous mes pieds. L’homme avec qui j’avais partagé mes repas, mes joies, mes peines, celui qui m’embrassait sur le front chaque matin avant de partir travailler, était un monstre méthodique.
« Il m’a frappée, maman. Pour la première fois de ma vie, il m’a frappée jusqu’à ce que je perde connaissance. Quand je me suis réveillée, il m’a dit que si je disais un seul mot, si j’essayais de te contacter ou d’aller voir la police, il te tuerait. Il m’a dit qu’il ferait passer ta mort pour un cambriolage qui tourne mal, comme il savait si bien orchestrer les tragédies. Il m’a jetée dans le coffre, m’a conduite à plus de quatre cents kilomètres, m’a abandonnée sur une aire d’autoroute sous une pluie battante avec seulement cinquante euros en poche et une promesse : à la moindre tentative d’alerter qui que ce soit, tu mourrais dans d’atroces souffrances. »
« Pourquoi ne pas être allée voir la police, Sarah ? Pourquoi ne pas avoir crié à l’aide ? » ai-je gémi, les larmes brûlant mes yeux.
« Parce qu’il m’a montré des photos de toi, maman ! Des photos prises à ton insu à Lyon, devant l’hôpital, devant la pharmacie ! Il avait engagé des voyous pour te suivre à la trace ! Il m’a dit qu’il avait des yeux partout, qu’il connaissait le commissaire divisionnaire, qu’il appartenait à des réseaux d’influence où ma parole de gamine rebelle ne vaudrait rien face à sa respectabilité d’homme d’affaires ! J’avais dix-huit ans, maman… J’étais seule au monde, morte de trouille, persuadée que le moindre faux pas signerait ton arrêt de mort ! »
Je l’ai serrée contre moi, enfouissant mon visage dans ses cheveux emmêlés qui sentaient la suie et la pluie froide. Quelle mère avais-je été pour ne pas deviner le calvaire de ma propre fille ? Pour avoir accepté, par lâcheté et par confort, le mensonge d’une fugue adolescente ?
« Et ce bébé ? » ai-je demandé en caressant la joue tiède de l’enfant. « Comment l’as-tu eue ? »
« J’ai survécu comme j’ai pu pendant un an, de squat en foyer, à Nantes, puis à Rennes », a murmuré Sarah, le regard perdu dans le vague. « Mais la semaine dernière, je n’en pouvais plus. La culpabilité me rongeait les os. Clara était toujours là-bas, pourrissant dans l’obscurité. J’ai volé une voiture sur un parking de gare et je suis revenue dans la région. Je me suis cachée dans les bois près du pavillon de chasse pendant trois jours, observant les allées et venues de Kevin. Il venait tous les deux jours, en fin d’après-midi, apportant des vivres et des médicaments. Hier soir, après qu’il est reparti, je me suis faufilée à l’intérieur. La trappe n’était fermée que par un cadenas dont j’avais mémorisé le code l’an dernier. »
Elle a avalé sa salive avec difficulté.
« Clara venait d’accoucher toute seule, par terre, sur un matelas souillé. Kevin lui avait laissé du matériel chirurgical basique et des antibiotiques, mais elle avait une hémorragie massive. Elle délirait de fièvre. Elle m’a reconnue. Elle a rassemblé ses dernières forces pour me pousser son bébé dans les bras. Elle m’a suppliée : ‘Sauve-la. Ne la laisse pas devenir son jouet. Va voir sa femme, montre-lui le bébé, montre-lui la vérité.’ J’ai essayé de la porter, maman, je te jure que j’ai essayé ! Mais elle pesait trop lourd pour moi, elle ne pouvait plus tenir debout, elle perdait des flots de sang… Elle m’a dit : ‘Fuis. Il va revenir pour le bébé.’ Alors j’ai pris la petite, et j’ai couru à travers les bois jusqu’à l’aube. »
Un bruit métallique sec a résonné sous nos pieds. Le verrou du sous-sol venait de coulisser.
Mon sang s’est glacé instantanément.
« Il remonte », ai-je murmuré d’une voix blanche.
« Maman, il a compris que le bébé a disparu », a soufflé Sarah, paniquée, se levant d’un bond, prête à s’enfuir par la porte de derrière. « C’est pour ça qu’il est rentré si tôt aujourd’hui ! Il est allé à la cabane avant de venir ici ! Il sait que quelqu’un est entré ! »
La porte du sous-sol s’est ouverte lentement.
« Sarah, retourne dans le cellier. Ne bouge pas », ai-je ordonné avec une autorité et un sang-froid que je ne me connaissais pas. Une force primaire, ancestrale, venait de s’emparer de mon être. La femme soumise et naïve que j’avais été pendant vingt-trois ans était morte il y a cinq minutes. Il ne restait qu’une mère prête à tuer pour sauver son enfant.
Sarah s’est précipitée dans le placard obscur avec le bébé, refermant la porte sans un grincement.
Kevin est entré dans la cuisine. Il avait retiré sa veste de costume et retroussé les manches de sa chemise blanche. Mais ce n’était plus le visage calme et affable de tout à l’heure. Ses mâchoires étaient serrées à en faire éclater ses dents, et ses yeux bleus luisaient d’une folie froide, contenue mais prête à exploser. Dans sa main droite, il tenait un chiffon taché de cambouis et une lourde clé anglaise en acier.
« Tu n’as pas encore commencé à préparer le dîner ? » a-t-il demandé. Sa voix était trop douce, d’un calme artificiel terrifiant.
« Non », ai-je répondu en restant plantée au milieu de la pièce, lui barrant sans en avoir l’air l’accès au couloir du cellier. « J’étais en train de réfléchir. »
« À quoi ? »
Il s’est approché lentement, posant la clé métallique sur le marbre du plan de travail. Le tintement a résonné comme un glas dans la pièce silencieuse.
« À Clara Vasseur », ai-je dit d’une voix parfaitement stable.
Le silence qui a suivi fut assourdissant. L’air de la cuisine s’est raréfié, saturé d’une tension électrique insoutenable. Kevin ne s’est pas décomposé. Il n’a pas sursauté. Il s’est simplement figé, ses pupilles se rétractant pour ne devenir que deux têtes d’épingle d’une noirceur absolue.