« Elle a fait son choix, Hélène. Certaines âmes naissent ingrates et corrompues. Tu as été une mère parfaite, mais elle… elle portait en elle une obscurité que nous n’avons pas su guérir. Il faut tourner la page. »
Il s’est détourné, s’est servi un verre d’eau, puis a jeté un coup d’œil vers l’entrée du cellier. Mon cœur s’est arrêté net.
« Je vais descendre au sous-sol classer des dossiers », a-t-il dit en buvant une gorgée. « Ne prépare rien de lourd pour le dîner. »
« D’accord. »
Il a traversé la cuisine. Chaque pas qu’il faisait en direction du cellier rétrécissait l’air autour de moi. Mais au lieu d’ouvrir la porte du cagibi, il a emprunté la porte métallique menant au sous-sol aménagé, où il passait désormais des soirées entières sous clé. Le cliquetis du verrou intérieur a résonné. Il s’était enfermé.
J’ai attendu deux longues minutes, pétrifiée, le souffle court, tendant l’oreille au moindre bruit. Quand j’ai entendu la musique classique étouffée s’échapper des profondeurs du sous-sol — son rituel habituel —, je me suis précipitée vers le cellier.
J’ai ouvert la petite porte en bois. Sarah était recroquevillée sur elle-même, assise sur un sac de terreau, serrant le nourrisson contre son flanc. Elle pleurait sans un bruit, les larmes traçant des sillons clairs sur ses joues maculées de poussière. Le bébé dormait, épuisé, son petit visage enfoui dans la laine.
« Sarah, viens », ai-je murmuré en la tirant doucement vers la lumière tamisée de la cuisine. « Il est enfermé au sous-sol. Nous avons un peu de temps. Mais par pitié, dis-moi ce qui se passe. Où étais-tu pendant tout ce temps ? Et cet enfant… à qui est cet enfant ? »
Sarah a vacillé sur ses jambes faibles. Je l’ai soutenue, la guidant jusqu’à une chaise près de la baie vitrée qui donnait sur le jardin arrière, à l’opposé de l’allée. Elle a dénoué avec précaution la couverture du bébé. C’était une petite fille. Elle avait un duvet de cheveux bruns, des cils minuscules et une peau diaphane. Mais ce qui m’a glacé le sang, ce qui a fait vaciller la réalité même sous mes pieds, c’est la petite tache de naissance violacée, en forme de demi-lune, située juste derrière son oreille droite.
Une marque identique à celle que Kevin portait au même endroit. Une marque génétique rare que portait également son propre père.
Je me suis appuyée contre la table, le souffle coupé, le monde oscillant violemment autour de moi. Un vertige nauséeux m’a submergée.
« Sarah… non… ce n’est pas… »
« Non, maman ! » s’est écriée Sarah dans un sifflement étranglé, devinant immédiatement l’horreur indicible qui venait de traverser mon esprit. « Ce n’est pas mon enfant ! Jamais ! Tu m’entends ? Ce n’est pas mon bébé ! »
Je suis tombée à genoux devant elle, saisissant ses mains décharnées.
« Alors de qui s’agit-il ? Pourquoi a-t-elle cette marque ? Pourquoi dis-tu que je ne sais rien de Kevin ? »
Sarah a planté ses yeux rouges dans les miens. La détresse y côtoyait une fureur sourde, accumulée pendant douze mois de cauchemar.
« Parce que ce bébé est la fille de Kevin. Mais sa mère n’est pas moi. Sa mère s’appelle Clara. Elle a vingt ans. Et elle est en train de mourir dans un trou sordide à moins de vingt kilomètres d’ici. »
Les mots ont résonné dans le silence de la cuisine comme une succession de détonations. Je ne comprenais pas. Mon cerveau luttait désespérément pour maintenir la façade de vingt-trois ans d’une vie respectable.
« Clara ? Qui est Clara ? »
« Tu te souviens de Clara Vasseur ? » a articulé Sarah, la voix tremblante mais implacable. « La fille de notre ancienne voisine de palier, quand nous habitions en ville ? Celle qui a mystérieusement disparu il y a deux ans, que tout le monde croyait partie sur un coup de tête avec un amant imaginaire ? »
Une onde de choc a traversé ma mémoire. Clara Vasseur. Une gamine timide, orpheline de père, qui venait parfois faire ses devoirs chez nous quand elle était adolescente. Une fille discrète dont la mère avait sombré dans l’alcoolisme avant de déménager sans laisser d’adresse après la disparition de son enfant.
« Il l’a enlevée, maman », a poursuivi Sarah, les larmes coulant désormais abondamment sur ses joues creuses. « Il l’a séquestrée. Et il ne l’a pas fait dans un endroit inconnu. Il l’a emmenée au vieux pavillon de chasse de son grand-père, au fond de la forêt de Saint-Amand. Cet endroit dont il prétendait avoir vendu les ruines il y a dix ans ! »
« Mon Dieu… » ai-je articulé, portant mes mains tremblantes à ma bouche.
« Écoute-moi, maman ! Écoute-moi attentivement ! » m’a suppliée Sarah en me secouant par les épaules avec le peu de force qui lui restait. « Il y a un an, le week-end où tu étais partie à Lyon, j’ai trouvé par hasard un double des clés dans la boîte à gants de son 4×4. Il y avait une étiquette avec des coordonnées GPS écrites de sa main. J’étais curieuse, stupide… Je pensais qu’il avait une liaison, qu’il te trompait. J’ai pris ma vieille voiture et j’y suis allée. J’ai trouvé la cabane isolée, camouflée sous des bâches et des branchages. Et sous la trappe du plancher… j’ai entendu des gémissements. »
Sarah s’est interrompue, étouffant un sanglot qui a réveillé le nourrisson. La petite fille a poussé un faible gémissement, agitant ses petits bras potelés. Sarah l’a bercée machinalement, avec une tendresse infinie mêlée d’un profond déchirement.
« Quand j’ai ouvert cette trappe », reprit-elle dans un souffle, « j’ai vu Clara. Enchaînée à un lit de camp, brisée, méconnaissable. Mais je n’ai pas eu le temps de la détacher. Kevin est arrivé derrière moi. Il m’avait suivie grâce au traceur de mon téléphone. »