Un silence de mort s’abattit sur la pièce. Même le système de climatisation semblait s’être tu.

« Vous pensiez que mon père était mort d’une crise cardiaque due à la faillite imminente de son atelier, n’est-ce pas ? » reprit Camille, fixant cette fois Éléonore droit dans les yeux. « Vous avez passé trois ans à me faire croire qu’il avait contracté des dettes auprès de votre famille, et que le mariage avec votre fils unique était l’unique moyen de racheter l’honneur des Valéry. Vous m’avez fait jouer le rôle de la pauvre orpheline reconnaissante. »

Elle se tourna vers Thomas. Pour la première fois, ses yeux trahirent une douleur sourde, immédiatement étouffée sous une couche de mépris glacial.

« Et toi, Thomas. Toi qui me disais que l’argent n’avait pas d’importance, que nous allions fusionner nos vies et nos passions. Tu savais depuis le début que les dettes n’étaient pas celles de mon père, mais les vôtres. »

Thomas baissa la tête, la sueur perlait sur ses tempes. « Camille… je n’avais pas le choix… ils allaient tout saisir… ma mère m’a dit que nous pourrions reconstruire ensemble après… »

« Tais-toi ! » rugit Éléonore, frappant du plat de la main sur la table. « Tu rampes devant elle ? Cette fille n’a rien ! Les contrats sont signés ! L’argent des Valéry appartient au consortium dès lors que le mariage est acté ! Maître Vautrin, rappelez-lui la loi ! »

Le juriste des Delorme, assis au coin de la table, baissa les yeux sans piper mot, rangeant frénétiquement ses stylos.

Gabriel Morvan fit un pas en avant, ouvrant sa serviette de cuir usé.

« Maître Vautrin sait parfaitement que l’article 1137 du Code civil dispose que le dol – c’est-à-dire la tromperie intentionnelle par manœuvres frauduleuses – entraîne la nullité absolue des conventions matrimoniales et financières annexes. Mais il y a bien plus grave, madame Delorme. »

Morvan sortit un dossier épais, estampillé du sceau du ministère de la Justice du Luxembourg et de l’Autorité des marchés financiers.

« Pendant que vous orchestriez la noyade médiatique de Camille samedi dernier, nous avons déposé une plainte pour escroquerie en bande organisée, abus de faiblesse et faux en écriture publique. Les documents que vous avez fait signer à Camille trois jours avant la cérémonie n’étaient pas des clauses de sauvegarde, mais une vente dissimulée d’actions sous contrainte morale. Or, voici ce que vous ignoriez. »

Camille reprit la parole, sa voix résonnant avec une puissance implacable :

« Mon père n’était pas un crédule, Éléonore. Deux semaines avant sa mort, réalisant que vos experts-comptables siphonnaient la trésorerie de sa société par le biais de fausses factures de conseil, il a transféré la totalité de ses brevets exclusifs et la propriété intellectuelle de la maison Valéry à une fondation caritative anonyme enregistrée en Suisse. »

Éléonore se leva d’un bond, le visage décomposé. « C’est un mensonge ! Nous avons les titres physiques ! »

« Vous avez des coquilles vides, » rétorqua Camille avec un calme dévastateur. « Vous n’avez racheté que des dettes que vous aviez vous-mêmes créées. Et la seule bénéficiaire légale de cette fondation suisse, habilitée à révoquer l’usage des brevets industriels avec effet rétroactif immédiat… c’est moi. »

Le représentant de la banque Reynders se leva aussitôt, le regard dur.

« Madame Delorme, si les brevets ne font plus partie des actifs consolidés, vos garanties s’élèvent à zéro. Votre dette exigible à midi est de soixante-deux millions d’euros. Sans ces brevets, notre institution déclare la déchéance du terme et active la saisie de vos biens hypothéqués, y compris le domaine de Val-d’Or et cet immeuble. »

« Non ! Attendez ! » cria Éléonore, perdant toute contenance, ses doigts manucurés s’accrochant à la table comme des serres. « Thomas ! Dis quelque chose ! Elle est ta femme ! Elle ne peut pas ruiner sa propre famille ! Camille, nous sommes ta famille ! »

Camille la dévisagea avec un dégoût souverain.

« Ma famille est morte avec mon père. Vous n’étiez qu’une meute de charognards déguisés en aristocrates. »

Elle fit un pas vers Thomas, qui n’osait plus respirer. Il tremblait désormais de tout son corps.

« Tu te souviens de ce que tu m’as murmuré à l’oreille devant l’autel, Thomas ? » murmura-t-elle, assez fort pour que chaque personne dans la pièce puisse entendre. « Tu as dit : Quoi qu’il arrive aujourd’hui, sache que je t’aimerai pour toujours. Et une heure plus tard, quand ta mère m’a jetée dans cette eau glacée pour me détruire, tu as détourné les yeux pour sauver ton héritage. »

« Camille, pardonne-moi… » balbutia Thomas, les yeux embués de larmes réelles, la voix brisée par le remords tardif et l’agonie de sa déchéance. « J’étais lâche… ma mère m’a manipulé toute ma vie… Je t’aime, je te jure que je t’aime, prends tout, mais ne me laisse pas… »

Camille retira lentement son alliance d’or blanc sertie de diamants – le bijou des Delorme qu’on lui avait passé au doigt avec tant d’hypocrisie.

Elle ne la jeta pas. Elle la posa délicatement au milieu de la mare d’eau que Thomas avait renversée sur la table quelques minutes plus tôt.

« Ton amour n’a aucune valeur marchande, Thomas. Et ton nom ne vaut plus rien. »

Elle fit signe aux officiers de police.

« Messieurs, vous pouvez procéder aux notifications d’ordonnances judiciaires. Maître Morvan vous transmettra l’ensemble des originaux des livres de comptes secrets que nous avons récupérés dans le coffre privé de la propriété hier soir. »

Éléonore s’effondra sur son siège, les yeux exorbités, fixant le vide tandis que l’officier lui tendait un mandat de perquisition et une convocation d’interrogatoire sous garde à vue pour malversations financières aggravées. Les administrateurs fuyaient déjà la pièce un par un, évitant soigneusement de croiser son regard, soucieux de sauver ce qui pouvait l’être de leurs propres réputations.

Camille se retourna et marcha vers la sortie.