Camille ferma les yeux un instant. L’horreur de l’intrigue lui serra la gorge. Thomas… l’homme qui lui murmurait qu’elle était son sanctuaire, celui qui lui préparait son thé chaque matin pendant qu’elle travaillait sur les maquettes de joaillerie de son père… Thomas savait. Il savait qu’elle finirait enfermée, dépossédée de l’œuvre de trois générations, pour effacer les dettes de jeu abyssales et les spéculations toxiques du consortium Delorme.
« Gabriel, » dit-elle en rouvrant les yeux, où ne subsistait plus la moindre trace de faiblesse. « Nous n’attendrons pas la fin du week-end. Activez la procédure Nemesis. »
Morvan eut un demi-sourire sans joie dans le rétroviseur. « Le risque est total. Si nous échouons, vous n’aurez plus un centime, et ils vous détruiront médiatiquement. »
« Mon père disait toujours que l’on ne taille pas un diamant sans exercer une pression destructrice. Roulez. »
Pendant les soixante-douze heures qui suivirent, le monde crut que Camille Valéry s’était effondrée.
Les tabloïds s’étaient régalés des images volées de la « mariée noyée », titrant sur la fragilité nerveuse de la jeune héritière des Ateliers Valéry. Éléonore Delorme tenait des salons feutrés dans son hôtel particulier de l’avenue Montaigne, recevant les condoléances hypocrites de l’élite parisienne avec une moue affectée : « La pauvre petite n’a pas supporté la pression de notre nom. Thomas est dévasté, mais il prendra ses responsabilités pour sauver l’héritage de feu son ami Valéry. »
Thomas, quant à lui, errait dans le triplex qu’il partageait avec Camille, incapable de fermer l’œil. L’appartement était silencieux, presque sépulcral. Il trouvait des mèches de cheveux blonds sur l’oreiller, l’odeur du parfum de fleurs blanches qu’elle portait toujours, et un sentiment de nausée indélébile qui lui rongeait les viscères.
Il regardait son téléphone toutes les deux minutes. Aucun appel. Aucun message de reproche. Rien.
« Tu as fait ce qu’il fallait, Thomas, » lui avait répété sa mère la veille, en posant une main gantée de cuir sur sa joue. « La maison Delorme est au bord du gouffre. Sans les garanties bancaires et les brevets de sertissage de la société Valéry, notre banque à Genève saisissait l’ensemble du patrimoine immobilier d’ici jeudi. Camille s’en remettra. Elle aura une rente confortable dans un établissement privé. Tu lui as rendu service : elle n’a jamais eu les épaules pour diriger un empire. »
Mais Thomas n’entendait rien d’autre que le bruit sourd du corps de Camille heurtant l’eau et le déchirement muet de son regard quand il avait détourné les yeux.
Le quatrième jour était celui de l’assemblée générale extraordinaire du consortium Delorme-Valéry. C’était la réunion finale où la fusion par absorption devait être entérinée devant les commissaires aux comptes, les créanciers internationaux et le conseil d’administration.
Le siège social des Delorme, une forteresse de verre et d’acier surplombant la Seine, vibrait d’une effervescence solennelle. Éléonore régnait au bout de la table de conférence en marbre noir, vêtue d’un tailleur pantalon gris anthracite. À sa droite, Thomas siégeait, pâle, le regard éteint, les cernes creusés sous ses yeux bleus. Face à eux, quatorze administrateurs, des banquiers suisses austères et une batterie d’avocats d’affaires aux mines sévères.
« Messieurs, » commença Éléonore avec une assurance millimétrée. « Comme vous le savez, des événements tragiques d’ordre privé ont révélé l’incapacité temporaire de mon estimée belle-fille, Camille Valéry, à assumer la présidence de la société léguée par son père. En vertu de l’article 14 de notre convention d’alliance et du mandat fiduciaire signé conjointement avec mon fils Thomas, les pleins pouvoirs de vote des actions Valéry lui sont transférés ce matin. Cela nous permet de débloquer immédiatement la ligne de crédit de soixante millions d’euros auprès de la banque Reynders. »
Un murmure d’approbation parcourut les créanciers. Le représentant de la banque Reynders, un homme chauve au regard perçant, ajusta ses lunettes.
« Nous avons reçu les certificats préliminaires, madame Delorme. Toutefois, le protocole exige que la mandante, ou son représentant légal dûment assermenté, confirme son consentement par procuration directe en séance. »
« Une simple formalité administrative, » balaya Éléonore avec un geste dédaigneux de la main. « Camille est actuellement sous observation médicale dans un centre de repos en Normandie. J’ai ici l’attestation de son médecin traitant. »
Elle posa le document sur la table d’un geste sec.
« Ce médecin traitant ne risque pas d’attester grand-chose, Éléonore, étant donné qu’il a été radié de l’Ordre des médecins il y a deux ans pour falsification d’ordonnances aux dépens de la sécurité sociale. »
La voix résonna depuis le fond de la salle avec la netteté d’un coup de fouet.
Les portes massives en chêne s’ouvrirent à deux battants. Thomas sursauta violemment, renversant son verre d’eau sur le marbre. Éléonore se figea, les lèvres pincées en une ligne si mince qu’elles en devinrent blanches.
Camille entra.
Elle ne portait plus la robe de mariée souillée, ni les teintes pastel qu’Éléonore lui imposait pour la faire paraître naïve et docile. Elle avançait dans un tailleur écarlate d’une coupe impeccable, les cheveux tirés en un chignon strict, le regard perçant, escortée par Gabriel Morvan et deux officiers de police judiciaire en civil portant des mallettes scellées.
Derrière eux marchait un homme que personne dans cette salle n’avait vu depuis cinq ans : Henri de La Tour, le président historique du comité d’éthique boursière et le plus ancien créancier des ateliers de son père.
« Camille… » souffla Thomas, se levant à demi, un mélange d’effroi et de soulagement déformant ses traits.
« Rassis-toi, Thomas, » ordonna-t-elle sans même le regarder.
Elle avança jusqu’au centre de la table ovale, posant ses deux mains manucurées sur le dossier d’un fauteuil vide.
« Vous êtes en pleine crise délirante, Camille, » siffla Éléonore, retrouvant son aplomb venimeux. « La sécurité ! Qu’on évacue cette femme immédiatement. Nous sommes en pleine délibération stratégique sous secret d’affaires. »
« La sécurité de cet immeuble est actuellement interrogée par la brigade financière, madame Delorme, » intervint calmement l’un des officiers de police, montrant sa plaque. « Veuillez garder le silence et reprendre votre place. »