Pendant trois jours, Thomas et moi travaillâmes d’arrache-pied du lever au coucher du soleil.
Nous passâmes les parquets de châtaignier à l’huile de lin pour effacer les traces de graisse et de pas boueux laissées par les intrus. Nous réinstallâmes les lourdes toiles de maître représentant nos ancêtres navigateurs, que Gérard avait déjà entassées dans l’humidité de la remise dans le but inavoué de les vendre aux enchères à Drouot.
Nous ouvrîmes grand toutes les fenêtres à petits carreaux, laissant le grand vent du large balayer l’odeur rance de tabac froid, de parfum bon marché et de trahison qui s’était incrustée dans les rideaux de velours. La maison semblait respirer de nouveau, reconnaissante qu’on lui rende sa dignité.
Au terme du troisième jour, Maître Kermadec revint nous rendre visite, porteur d’une liasse de courriers judiciaires.
Le dossier était accablant pour Audrey et sa famille. L’expertise vidéo avait révélé que Gérard avait lui-même forcé le secrétaire en marqueterie de mon grand-père pour tenter de mettre la main sur les actes de propriété originaux. Les poursuites pour tentative de vol avec effraction et complicité d’escroquerie allaient le renvoyer directement devant le tribunal correctionnel de Rennes, ruinant pour de bon sa réputation professionnelle et anéantissant ses derniers espoirs d’obtenir des crédits bancaires.
Quant à Audrey, sa violence physique captée par l’objectif scellait son sort dans la procédure de divorce pour faute exclusive que Thomas venait officiellement d’engager à son encontre. Non seulement elle ne percevrait aucune prestation compensatoire, mais elle se voyait condamnée à verser de lourds dommages et intérêts pour préjudice moral et matériel.
Face à l’avalanche de preuves, elle avait quitté la région le soir même de sa garde à vue, incapable de soutenir le regard des habitants de Cancale, chez qui la nouvelle de sa mesquinerie s’était répandue comme une traînée de poudre.
Le dimanche suivant, le ciel était d’un bleu pur, lavé par les averses de la veille.
Sur la terrasse haute de la malouinière, une table en fer forgé était dressée face au large. La marée descendait lentement, découvrant les parcs à huîtres géométriques qui s’étiraient vers le mont Saint-Michel, visible à l’horizon comme une sentinelle de brume dorée.
Thomas arriva du marché avec une nouvelle corbeille d’osier, débordante d’araignées de mer fraîchement pêchées, de pain de seigle croustillant et d’une livre de beurre demi-sel enveloppée dans du papier sulfurisé. Il avait mauvaise mine encore, la cicatrice de sa désillusion amoureuse était béante, mais une clarté nouvelle brillait dans son regard. Il s’était affranchi du mensonge.
Il s’assit en face de moi, versant dans deux verres à pied un muscadet bien frais aux reflets d’or pâle.
— À la maison, dit-il sobrement en levant son verre. Et à toi, maman.
— À notre nom, Thomas, répondis-je en faisant tinter mon verre contre le sien. Les vagues peuvent frapper le rocher tant qu’elles veulent, tant que la racine est profonde, le granit ne tremble jamais.
Nous déjeunâmes en silence, bercés par le cri lointain des goélands et le ressac régulier de la mer. Dans l’allée d’honneur, les hortensias bleus redressaient leurs têtes robustes sous le soleil éclatant de midi, lavés de toute souillure. La malouinière avait retrouvé sa paix, et dans ses murs épais, les ombres des corsaires veillaient une fois encore sur le sanctuaire des Kervégan.