Audrey était encore à genoux, une main posée sur sa poitrine pour feindre l’étouffement, les lèvres entrouvertes dans une pantomime de détresse digne des mélodrames les plus vulgaires. Mais son regard, lui, avait quitté le visage crédule de mon fils pour se river avec une stupeur paniquée sur la petite excroissance de bronze dissimulée sous la maîtresse-poutre sculptée du porche. Une lentille minuscule, presque invisible derrière les entrelacs de feuillages de chêne patinés par deux siècles d’embruns.

Thomas ne bougeait pas. Mon fils, mon unique garçon, que j’avais élevé seule après la disparition en mer de son père au large d’Ouessant, oscillait entre deux mondes. D’un côté, la mère qui lui avait transmis la fierté des corsaires de Saint-Malo, debout malgré ses soixante-huit ans, la joue cuisante d’une gifle indélébile mais le dos droit comme le grand mât d’une frégate ; de l’autre, cette jeune femme épousée à la hâte trois ans plus tôt à Rennes, dont le vernis parisien et la douceur de façade craquaient aujourd’hui sous l’avidité.

— Maman… balbutia Thomas en avançant une main tremblante. Audrey… qu’est-ce que vous racontez ? Quelle caméra ? Pourquoi tu parles d’huissier ?

Audrey se releva brusquement, oubliant aussitôt ses larmes imaginaires. La comédienne laissait place au fauve acculé, cherchant désespérément une issue.

— Elle délire, Thomas ! cria-t-elle en époussetant rageusement sa robe de soie beige, déjà marquée par la pulpe des fruits tombés. Elle perd la tête ! Elle ne supporte pas de voir la maison pleine de vie ! Regarde-toi, elle te manipule depuis toujours ! J’ai simplement voulu réunir ma famille pour le week-end, leur montrer ce que sera notre futur domaine ! Et elle s’est jetée sur moi, elle m’a insultée, elle voulait me chasser comme une mendiante !

De la double porte de chêne clouté émergea alors une silhouette corpulente. C’était Gérard, le père d’Audrey, un ancien promoteur immobilier aux dents longues dont les faillites successives alimentaient les ragots de la côte d’Émeraude. Vêtu d’une chemise en lin froissée qui soulignait son embonpoint, un cigare éteint coincé au coin des lèvres, il s’avança d’un pas conquérant, les mains enfoncées dans ses poches.

— Allons, allons, fit-il de sa voix éraillée de gros fumeur, toisant avec mépris mon panier défoncé. On ne va pas faire un scandale pour quelques fruits renversés et un peu de musique. Bonjour, belle-maman. Vous arrivez un peu plus tôt que prévu, voilà tout. Audrey a parfaitement raison : une carcasse de granit pareille, avec dix chambres inoccupées et un parc qui surplombe la falaise, c’est un gâchis monumental. Nous étions justement en train de mesurer les pièces pour l’aménagement des gîtes. Thomas vous en avait parlé, non ?

Thomas devint livide. Ses yeux passèrent de son beau-père à son épouse avec un effroi sincère :
— Les gîtes ? Mais… papa Gérard, je vous avais formellement dit que c’était exclu ! Cette maison appartient à ma mère, elle a été construite par mon arrière-grand-père, ce n’est pas un projet d’investissement !

— Tais-toi, Thomas ! siffla Audrey entre ses dents serrées, son visage perdant toute trace de beauté sous l’effet du venin. Ne fais pas l’enfant devant elle. De toute façon, elle est trop vieille pour entretenir un tel gouffre financier. Dans un an, dans deux ans au plus tard, elle sera en maison médicalisée, et tout nous reviendra. Mes parents sont chez eux ici, tu m’entends ? Chez eux !

C’était l’aveu brut, sans fard, jeté à la figure d’un fils naïf par une épouse calculatrice.

Je ne répondis rien à cette bordée d’injures. Les femmes de Cancale savent que les grands cris ne font jamais reculer les marées. Avec un calme glacial qui fit tressaillir Audrey, je sortis mon téléphone de la poche de mon ciré jaune. D’un simple balayage de doigt, je lançai la lecture de l’application de surveillance connectée aux serveurs de l’entreprise de sécurité malouine que j’avais mandatée avant mon départ.

Le son s’éleva, clair, net, amplifié par le haut-parleur.

On y voyait parfaitement Audrey, les yeux étincelants de rage, dévaler les marches. On l’entendait aboyer sa sentence : « Cette demeure est à moi maintenant ! » On voyait distinctement sa main gifler ma joue, mon panier voltiger, puis Audrey se jeter au sol de son propre chef à la seconde exacte où la portière de la voiture de Thomas avait claqué au bas de l’allée.

Le silence retomba, plus écrasant encore. Même Gérard cessa de mâchonner son cigare, la face rougeaude soudain pâlie par l’évidence du flagrant délit.

— Tu… tu filmais ? bégaya Audrey, dont les yeux s’écarquillaient dans une terreur sans nom.

— Depuis quinze jours, Audrey, répondis-je d’une voix basse et tranchante. Tu pensais que j’étais partie me reposer dans un centre thermal du Morbihan en vieille femme sénile qui oublie d’emporter ses clés. Tu ignorais que l’agent immobilier véreux que ton père a contacté à Saint-Malo la semaine dernière pour expertiser la malouinière est le cousin germain de mon défunt mari. Il m’a prévenue à la première minute. Chaque meuble déplacé, chaque coffre forcé, chaque carton d’archives transporté vers la remise a été enregistré sur le disque dur sécurisé de la gendarmerie.

Au loin, le hurlement strident d’un deux-tons déchira la quiétude de la côte. Deux camionnettes bleues des forces de l’ordre franchirent les piliers d’entrée en granit, leurs gyrophares balayant de bleu et d’argent les vieilles pierres de la façade.

La scène qui suivit ressembla à une déroute militaire.

Le capitaine de gendarmerie Le Gall, un homme sec et rigoureux dont la famille vivait sur la falaise depuis trois générations, sauta de son véhicule avec quatre de ses hommes. À ses côtés, Maître Kermadec, mon huissier de justice, portait sous le bras une serviette de cuir sombre bourrée de dossiers officiels.

Les douze membres du clan familial d’Audrey — ses parents, son frère aîné flanqué d’une épouse tapageuse, trois cousins adolescents affalés sur mes fauteuils d’époque Louis XVI avec des paquets de chips, et deux tantes d’Angers venues passer des vacances gratuites — s’étaient agglutinés sur le perron, médusés, certains encore vêtus de peignoirs empruntés dans mes armoires à linge.