Plus troublant encore, Grant découvrit le maillon manquant à Atlanta : son propre directeur des opérations régionales, Thomas Sterling, son collaborateur depuis quinze ans, était l’associé direct de Bradley Vance dans la société écran Palmetto Logistics. C’était Sterling qui avait intercepté le recommandé envoyé par Sarah Jenkins, permettant à Vance de neutraliser la comptable avant que le scandale n’éclate.

La nuit tomba sur Charleston, enveloppant le port d’un brouillard épais et humide. Vers vingt-deux heures, les couloirs du Sterling Harbor se vidèrent progressivement de leur personnel de jour. Le silence reprit possession des lieux, troublé seulement par le tic-tac feutré des horloges comtoises du hall et le clapotis de l’eau contre les quais.

À minuit précis, une ombre se glissa dans le couloir du sous-sol menant à la salle des serveurs informatiques.

L’accès était sécurisé par un badge électronique et un digicode biométrique. La porte blindée s’ouvrit avec un déclic discret. Bradley Vance entra, refermant le vantail derrière lui sans allumer les plafonniers. Seule la lumière clignotante des diodes électroluminescentes des armoires de stockage bleutait la pièce d’une lueur spectrale.

Vance transpirait à grosses gouttes. Depuis l’arrivée inattendue de Grant le matin et la mystérieuse disparition de la gamine du perron dont le chef de la sécurité lui avait rapporté l’entrevue avec le grand patron, le directeur sentait l’étau se resserrer. Holloway était trop calme. Ce calme n’annonçait rien de bon : c’était le calme qui précédait les exécutions sommaires dans le monde des affaires.

Vance s’assit devant le terminal maître de l’administration réseau. Il inséra une clé USB contenant un logiciel d’écrasement de données sécurisé, conçu pour réécrire des zéros sur les secteurs magnétiques des disques durs, rendant toute récupération médico-légale impossible. Il sélectionna le volume principal contenant les sauvegardes comptables des quatre dernières années.

« Suppression définitive des registres d’achats et des archives bancaires locales. Confirmer ? O/N », afficha l’écran.

Vance approcha son index de la touche « Entrée ». Un rictus nerveux étira ses lèvres. « Pas de preuves, pas de procès », murmura-t-il entre ses dents.

Il pressa la touche.

Un bip strident retentit. Mais au lieu de lancer la barre de progression du formatage, l’écran vira instantanément au rouge vif.

« ACCÈS REFUSÉ. SYSTÈME PLACÉ SOUS SÉQUESTRE JUDICIAIRE. »

Au même instant, les néons blancs du plafond s’allumèrent d’un coup sec, inondant la pièce d’une clarté aveuglante.

Vance sursauta, portant une main à ses yeux pour se protéger de l’éblouissement. Quand sa vue se stabilisa, la panique la plus absolue le cloua sur son siège.

Debout au fond de la pièce, adossé contre une baie de brassage, Grant Holloway le fixait, les bras croisés, le regard aussi froid que la banquise. À ses côtés se tenaient deux agents spéciaux de la division financière du FBI en costume sombre, leurs badges métalliques bien visibles, ainsi qu’Eleanor Vance, l’avocate d’affaires, tenant une liasse de documents frappés du sceau fédéral. Derrière eux, deux experts en criminalistique tapotaient déjà sur des ordinateurs portables reliés en dérivation aux serveurs.

« Bonsoir, Bradley », dit Grant d’une voix dépourvue de la moindre émotion. « Vous faites des heures supplémentaires ? »

Vance se leva d’un bond, son fauteuil roulant heurtant violemment le châssis en métal derrière lui. « Grant… ce n’est pas ce que vous croyez… j’effectuais une mise à jour d’urgence du protocole de sécurité… il y a eu une tentative d’intrusion extérieure… »

« Assez », trancha Eleanor d’une voix sèche et métallique. « Monsieur Bradley Vance, nous exécutons en ce moment même une commission rogatoire délivrée par le juge fédéral Morrison. Votre tentative délibérée de destruction de preuves informatiques vient d’être enregistrée en temps réel par nos experts judiciaires et capturée par les caméras de vidéosurveillance que nous avons redirigées il y a trois heures. »

Vance blêmit. Ses yeux cherchèrent une issue de secours, mais deux agents de police en uniforme se postèrent déjà dans l’encadrement de la porte blindée.

« Vous ne pouvez pas faire ça », bafouilla le directeur en tentant de reprendre contenance. « Ce sont les affaires internes de l’hôtel. Rien ne prouve que… »

Grant fit deux pas en avant. L’autorité glaciale qui émanait du propriétaire paralysa complètement Vance. Grant sortit de sa poche le dossier protégé de plastique et le jeta sur la console du clavier.

« Est-ce que cette écriture vous rappelle quelqu’un, Bradley ? »

Vance baissa les yeux vers les feuillets. En lisant les annotations méticuleuses de Sarah Jenkins, la dernière once de couleur quitta son visage.

« Sarah… », murmura-t-il dans un souffle brisé. « Cette folle est morte… »

« Elle est morte à cause de vous », répliqua Grant, chaque syllabe claquant comme un coup de fouet dans le sous-sol silencieux. « Vous avez volé mon entreprise, vous avez sali la réputation de l’une des employées les plus honnêtes que ce groupe ait jamais comptées, vous l’avez jetée à la rue avec son enfant sans le moindre remords, et vous l’avez laissée mourir dans la misère pour vous acheter des montres de luxe et payer vos résidences secondaires. »

« Je n’étais pas seul ! » cria soudain Vance, la panique cédant la place à la lâcheté la plus totale. « C’était l’idée de Sterling ! C’est Thomas Sterling à Atlanta qui a tout orchestré ! C’est lui qui recevait quarante pour cent des versements de Palmetto Logistics ! C’est lui qui a étouffé la lettre ! Vous ne pouvez pas tout me mettre sur le dos ! »

Grant eut un léger sourire sans joie.

« Ne vous inquiétez pas pour votre compère Sterling. Le bureau du procureur d’Atlanta a procédé à son arrestation à son domicile il y a exactement quarante-cinq minutes, alors qu’il s’apprêtait à embarquer pour les îles Caïmans. Il coopère déjà pleinement avec les enquêteurs fédéraux pour tenter d’éviter une peine de vingt ans de pénitencier. Et d’après ce que le procureur vient de m’indiquer par message, il n’a pas hésité une seconde à vous désigner comme l’initiateur principal du montage financier. »