« Il y a des couches de protection solaire en bas », expliqua Sky, désignant les fines pellicules de papier argenté superposées. « J’ai essayé de faire cinq épaisseurs, exactement comme dans les livres. Pour que le froid de l’espace ne détruise pas les instruments. »
Des larmes silencieuses coulaient sur les joues de Nova, mais pour la première fois de la journée, elle pleurait sans amertume. Elle serra l’objet contre son cœur avec une telle force que j’eus peur qu’elle n’écrase les frêles tiges de plastique.
« C’est le plus beau télescope que j’aie jamais vu », dit Nova d’une voix brisée par l’émotion. « Viens, Sky. Il y a un gâteau immense avec toutes les planètes, et personne n’a encore touché à Jupiter. C’est ma préférée. »
Pendant la demi-heure qui suivit, le jardin changea d’âme. La tristesse pesante qui avait engourdi l’air se dissipa peu à peu sous les éclats de rire des deux enfants. Le magicien, qui attendait passivement sur le côté, comprit sans qu’on n’ait rien à lui dire. Il abandonna son estrade guindée, tira une chaise pliante pour s’installer à leur hauteur sur le gazon, et se mit à enchaîner des tours de passe-passe avec des pièces, des cartes et des colombes, spécialement pour elles. Juny Park servit de pleines assiettes de petits fours et de pâtisseries, tandis que les musiciens commençaient à jouer des mélodies plus douces, presque intimistes.
Je m’étais retiré sous l’arcade de glycine, observant la scène avec un mélange d’apaisement et de culpabilité. Tout semblait enfin s’arranger, jusqu’au moment où Mlle Doway revint vers moi, le pas rapide, tenant à nouveau son porte-bloc. Mais cette fois, son visage n’exprimait plus la tristesse gênée du début de journée ; ses traits étaient tirés, empreints d’une colère froide qu’elle peinait à dissimuler.
« Monsieur Hawthorne », dit-elle en baissant d’un ton, « vous devriez jeter un coup d’œil à ceci. »
Elle me tendit une feuille imprimée à la hâte. Il s’agissait d’une capture d’écran d’un fil de discussion privé provenant d’un groupe de messagerie sur les réseaux sociaux. Le groupe s’intitulait Parents du Club Nautique de Mercer Island. Tous les noms des familles qui avaient annulé leur venue quelques heures plus tôt y figuraient : les Vance, les Sterling, les Kensington, les Montgomery.
Mes yeux parcoururent les lignes, et à mesure que je lisais, le sang refluait de mes membres, laissant place à une fureur glaciale.
Ce n’était pas un malheureux concours de circonstances. Ce n’était pas une série de rendez-vous imprévus ou de grippes soudaines. C’était un boycott délibéré, orchestré avec une minutie méprisable.
Le premier message, envoyé la veille à vingt-deux heures, émanait d’Elena Vance, l’épouse de Richard Vance, l’un des principaux membres de mon conseil d’administration chez Hawthorne Biotech et homme que je considérais comme un ami proche :
« Chers amis, nous savons tous à quel point Grant tient à cette fête, mais soyons lucides une seconde. La présence continue du fauteuil et les contraintes médicales rendent l’atmosphère excessivement pesante pour nos enfants lors de ce genre d’événements. Julian et Clara ont été profondément perturbés lors du dernier gala. De plus, réunir autant de familles influentes pour une simple garden-party d’enfant me semble disproportionné. Richard et moi avons décidé d’emmener Julian sur notre yacht pour une régate privée cet après-midi. Nous avons réservé le ponton ouest du club nautique et prévu un grand buffet. Si vous préférez éviter le malaise de cette réception, rejoignez-nous à quatorze heures. Ne culpabilisez pas, Grant a bien assez d’argent pour occuper sa fille. »
Les réponses qui suivaient étaient encore plus révoltantes.
« Merci infiniment Elena, nous trouvions tous une excuse de notre côté ! Nous arrivons avec les enfants. »« Quelle excellente idée, nous serons là. Ce sera bien plus sain pour les petits. »« Envoyé notre refus à la gouvernante de Grant à l’instant. Rendez-vous au port ! »
La dernière phrase du message d’Elena résonnait dans mon crâne comme un coup de marteau : « Ne culpabilisez pas, Grant a bien assez d’argent pour occuper sa fille. »
Ils avaient tous décliné l’invitation pour se rassembler à quelques kilomètres de là, sur le lac Washington, riant sans doute de leur audace tout en dégustant du champagne sur le pont d’un bateau payé en partie par les dividendes que mon entreprise leur versait chaque trimestre. Richard Vance, l’homme que j’avais sauvé de la faillite cinq ans auparavant en injectant douze millions de dollars dans sa filiale de logistique, avait activement conspiré pour humilier mon enfant le jour de ses neuf ans.
Mon premier réflexe fut une pulsion de violence pure. Je voulus appeler Richard, hurler dans le combiné, menacer de ruiner sa réputation et de le traîner devant chaque tribunal de la ville. Je serrai la feuille de papier jusqu’à ce que mes ongles percent la cellulose.
Puis, je relevai les yeux.
À quelques mètres de là, près du grand cerisier en fleurs, Sky aidait Nova à positionner sa maquette de télescope sur une table basse. Nova riait aux éclats parce que Sky venait de faire une imitation hilarante du rugissement de la grande tache rouge de Jupiter. Pas une seule seconde, Nova ne s’était demandée pourquoi les enfants des Vance ou des Sterling n’étaient pas là. Elle n’avait pas besoin de vingt-huit figurants nés dans la soie et le mépris ; elle avait besoin d’une amie véritable.
La colère brûlante en moi se mua en une détermination froide, limpide, absolue. Je n’allais pas faire de scandale téléphonique. Je n’allais pas supplier des lâches de se repentir. J’allais leur montrer exactement quel était le prix de leur cruauté.
« Mademoiselle Doway », dis-je d’un ton d’un calme effrayant.
« Oui, monsieur ? »
« Prenez les coordonnées de la mère de Sky immédiatement. Si elle travaille à l’hôpital Saint-Jude, assurez-vous qu’on prenne contact avec la direction pour régler toutes les factures médicales ou dettes éventuelles de cette famille sous forme de bourse anonyme de recherche sociale. Mais avant cela, faites venir deux de nos vans blindés de transport de direction. Nous partons dans vingt minutes. »