Marina prit son café tranquillement, savourant chaque gorgée d’un expresso serré, avant de porter le combiné à son oreille pour écouter le dernier message laissé par Valentina Petrovna. La voix de la vieille femme n’était plus hautaine ; elle était suraiguë, déformée par la fureur :

« Espèce de garce ! Qu’est-ce que tu as fait à la porte ? Mon fils ne peut plus entrer chez lui ! Nos valises sont à l’intérieur ! Tu as osé toucher aux serrures ? La police est en route ! On va te faire jeter en prison, tu m’entends ? En prison ! Tu vas ramper pour qu’on ne dépose pas plainte ! »

Marina esquissa un sourire serein, supprima le message, et composa le numéro de Katia. « C’est l’heure », dit-elle simplement.

À neuf heures et demie, Marina et son avocate arrivèrent devant l’immeuble. La scène sur le trottoir était digne d’un vaudeville de mauvais goût.

Valentina Petrovna, décoiffée, les yeux cernés de rage, gesticulait devant deux agents de police visiblement excédés. Dima se tenait un peu en retrait, les bras croisés, grelottant dans un coupe-vent trop fin, l’air d’un chien battu qui attend que sa maîtresse mène le combat pour lui.

Dès qu’elle aperçut la silhouette élégante de Marina vêtue d’un trench-coat beige impeccable, la belle-mère se précipita vers elle, les griffes en avant : « La voilà ! Arrêtez-la ! Elle a volé les clés de mon fils ! Elle nous enferme dehors ! »

L’un des policiers s’interposa avec lassitude. « Du calme, madame. Vos papiers, s’il vous plaît. »

Katia s’avança immédiatement, ouvrant son porte-cartes pour présenter sa carte professionnelle du barreau ainsi qu’une liasse de documents officiels timbrés. « Maître Morozova, avocate de Madame Marina Petrova. Messieurs les agents, vous tombez à merveille. Voici le titre de propriété certifié par le registre foncier central : le bien appartient en indivision à ma cliente et à Monsieur Dmitry Petrov. Madame Valentina Petrovna ici présente n’a aucun droit de cité sur cette propriété, aucun bail, aucune part légale. En revanche, hier soir, une tentative d’expulsion illégale et de changement de serrure a été perpétrée contre ma cliente, comme en atteste ce constat d’huissier dressé à vingt et une heures trente. »

Le policier le plus âgé parcourut le document avec un regard aiguisé, puis jeta un coup d’œil sévère à Valentina Petrovna. « Madame, vous n’êtes pas propriétaire de cet appartement ? »

« C’est moi qui ai tout payé ! » hurla-t-elle, perdant toute contenance devant les voisins qui commençaient à s’arrêter sur le trottoir. « Cet appartement est à ma famille ! Cette intruse ne cherche qu’à nous spolier ! Dima, dis-leur ! Dis-leur que c’est mon appartement ! »

Dima bafouilla, le visage blême sous le regard des policiers. « En fait… enfin, légalement… maman nous a aidés, mais… »

« Assez », trancha le policier. « Les conflits matrimoniaux et de propriété relèvent du tribunal civil, pas d’une intervention de police secours. D’après ces actes officiels, Madame Petrova est chez elle. Monsieur Petrov peut entrer récupérer ses effets personnels immédiats en présence de sa conjointe s’il le souhaite, mais madame la mère doit quitter les lieux sans créer d’attroupement sur la voie publique, sous peine d’une verbalisation pour trouble à l’ordre public. »

Le visage de Valentina Petrovna passa du pourpre au cendre. Elle regarda son fils, attendant qu’il prenne les armes, qu’il défende son honneur, qu’il impose sa volonté virile. Mais Dima baissa la tête, fixant obstinément le bitume humide, incapable d’affronter l’autorité policière.

« Tu es un lâche », siffla Marina en passant à côté de lui pour ouvrir le hall d’entrée. « Tu l’as toujours été. »

La confrontation décisive n’eut pas lieu sur le trottoir, mais dans le salon de l’appartement une heure plus tard.

Marina avait consenti à laisser entrer Dima et sa mère pour une unique séance d’explication, en présence exclusive de Katia. Valentina Petrovna s’était assise sur le bord du canapé, raide comme un piquet, refusant avec mépris le verre d’eau que Marina ne lui proposait d’ailleurs pas. Dima était assis à l’autre bout de la pièce, le regard vide, réalisant enfin que la comédie avait pris fin et que la réalité venait de frapper à sa porte.

Katia posa sur la table basse un dossier volumineux à couverture cartonnée. Le bruit mat du dossier résonna comme un coup de couperet.

« Très bien, posons cartes sur table », commença l’avocate d’une voix cristalline et professionnelle. « Madame Petrovna, vous exigez la rétrocession de cet appartement au motif que vous auriez financé son acquisition. Voici le bilan comptable complet certifié par un expert-comptable indépendant que nous avons mandaté dès hier après-midi. »

Elle ouvrit le dossier et désigna une série de tableaux financiers aux colonnes impeccablement alignées.

« Le prix d’achat du bien s’élevait à cent cinquante mille euros il y a trois ans. Vous avez effectivement viré quinze mille euros au titre d’un présent d’usage pour leur mariage. Mais regardons le reste : depuis quarante mois, le prêt immobilier bancaire d’un montant mensuel de deux mille euros a été prélevé sans interruption sur le compte personnel de Marina, soit quatre-vingt mille euros déjà remboursés au capital et aux intérêts. Monsieur Dima n’y a contribué qu’à hauteur de zéro rouble. »

Valentina tenta d’interrompre : « Mais mon fils s’occupait de l’entretien, il— »

« Votre fils ne travaillait pas », coupa froidement Katia sans la regarder. « Plus encore : Marina a personnellement financé quarante-cinq mille euros de travaux d’aménagement et de valorisation, justificatifs de paiement à l’appui, devis signés et factures d’artisans acquittées. Cela porte l’investissement réel de Marina dans ce domicile à cent vingt-cinq mille euros. Vos quinze mille euros initiaux ne représentent même pas dix pour cent de la valeur nette actuelle du bien, estimé aujourd’hui à plus de deux cent vingt mille euros grâce aux rénovations. »