Sofya laissa échapper un rire nerveux, mi-soulagé, mi-stupéfait, avant de s’effondrer sur l’un des fauteuils en cuir fauve. « Tu savais. Tu savais depuis combien de temps ? »
« Depuis le premier jour où il a commencé à laisser son téléphone posé face contre table à la maison », répondit Vera avec simplicité. « Mais une femme en colère fait des bêtises, Sofa. Elle casse la vaisselle, elle crie dans un couloir, elle donne à l’homme l’occasion rêvée de passer pour la victime d’une mégère hystérique. Moi, je ne voulais pas être une victime. Et je ne voulais pas lui laisser une seule miette de ce que nous avons bâti pour assurer ton avenir. Pendant qu’il dépensait notre trésorerie pour impressionner une fille qui a l’âge d’être sa cadette de vingt ans, Pavel et moi avons verrouillé chaque contrat, chaque brevet de marque, et chaque participation financière. »
Sofya fixa sa mère avec une admiration nouvelle, presque intimidée. « Et maintenant ? Il va revenir. Tu le connais, il ne va pas lâcher comme ça. Il va crier au scandale, ameuter les actionnaires minoritaires, menacer de tout casser. »
« Qu’il vienne », dit Vera en remettant ses lunettes. « Pavel, où en est le dossier pour le liquidateur de son compte de garantie ? »
« Signé et envoyé par porteur au tribunal de district », répondit le vieux comptable avec un rictus satisfait. « S’il met les pieds dans ce bâtiment sans autorisation écrite de la direction, la société de sécurité privée que nous avons engagée ce matin a l’ordre de l’expulser immédiatement pour violation de propriété privée commerciale. »
Les trois jours qui suivirent furent d’une intensité sauvage à l’imprimerie.
Privée des interventions chaotiques d’Ilia, qui avait l’habitude d’annuler des ordres de fabrication à la dernière minute pour faire plaisir à des relations mondaines, l’usine tourna à plein régime. Les ouvriers, informés de la nouvelle organisation par Pavel Andreïevitch et rassurés par le paiement ponctuel d’une prime de restructuration débloquée par Vera, redoublèrent d’efforts. Les tirages s’enchaînaient sans le moindre accroc technique. Vera ne quitta presque pas l’atelier, dormant quelques heures sur le canapé du bureau, vérifiant elle-même la densité des encres et la qualité du massicotage.
Au quatrième jour, la tempête annoncée franchit enfin les portes de l’immeuble.
Il était quatorze heures lorsque le vacarme éclata dans le hall d’entrée du rez-de-chaussée. La voix rauque d’Ilia résonna à travers la cage d’escalier, mêlée aux sommations calmes de deux agents de sécurité vêtus d’uniformes noirs.
« Laissez-moi passer, imbéciles ! Je suis le fondateur de cette boîte ! Je suis le directeur général Samoïlov ! Je vais vous faire virer sur-le-champ, vous et toute votre agence de bras cassés ! »
Vera ne sursauta même pas. Elle signa le bon de livraison que Marina venait de lui tendre, referma posément son stylo à plume et fit un geste de la tête à Pavel Andreïevitch.
« Fais-le monter. Mais lui seul. La jeune fille peut attendre dehors sous la pluie. »
Quelques secondes plus tard, la porte du bureau s’ouvrit avec fracas.
Ilia entra comme une bourrasque. Mais ce n’était plus l’homme superbe qui paradait quelques jours plus tôt dans les salons VIP de l’aéroport. Sa veste en lin claire était froissée, tachée au niveau de la manche par ce qui ressemblait à du café séché, et son col de chemise était déboutonné de travers. Ses yeux étaient injectés de sang, cernés par l’épuisement d’un voyage de retour interminable effectué en bus et en vols low-cost avec escales, financé sans doute par la vente à perte de ses montres de collection dans une boutique de prêteur sur gages d’Istanbul.
Derrière lui, Kristina restait bloquée sur le palier, maintenue à distance par un agent de sécurité impassible. Elle avait perdu sa superbe arrogance ; ses cheveux étaient emmêlés par le crachin moscovite et elle serrait contre elle son sac à main de contrefaçon comme un bouclier inutile.
Ilia frappa du plat de la main sur le bureau en noyer.
« Qu’est-ce que c’est que cette mascarade, Vera ? Tu as osé changer les serrures ? Tu as osé bloquer mes cartes de paiement à l’étranger ? Tu sais ce que j’ai dû endurer pour rentrer ici ? J’ai dû emprunter de l’argent à un cousin que je n’avais pas vu depuis dix ans ! »
Vera ne cilla pas. Elle le regarda droit dans les yeux, avec une indifférence si totale qu’elle semblait le traverser de part en part.
« Tu as l’air fatigué, Ilia. Tu devrais aller te reposer chez ta mère. Elle habite toujours dans son petit pavillon sans eau chaude près de Klin, n’est-ce pas ? C’est là que tes affaires ont été déposées hier après-midi. »
« Tu es devenue complètement folle ! » éructa-t-il, postillonnant sur le bois ciré. « Je vais t’attaquer en justice ! Je vais faire annuler cette assemblée générale frauduleuse ! J’ai quarante-neuf pour cent des parts ! Quarante-neuf pour cent ! Rien ne peut se faire sans mon accord ! »
Pavel Andreïevitch fit un pas en avant, tenant une chemise cartonnée rouge. Il posa le document devant Ilia d’un geste sec.
« Tu n’as plus quarante-neuf pour cent, Samoïlov », dit le vieil homme d’une voix tranchante comme une lame d’acier.
Ilia s’arrêta net, le souffle court. « Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes, vieux fou ? »
« Lis la page trois », reprit Pavel sans hausser le ton. « Il y a trois ans, lorsque tu as voulu acheter ton coupé de luxe et financer ton appartement secondaire sans passer par un crédit bancaire lourd, tu as contracté un prêt personnel garanti par tes parts sociales auprès de notre holding d’investissement interne, la société Invest-Print. Qui, je te le rappelle, est une filiale contrôlée à cent pour cent par Vera Ivanovna à titre personnel. Tu n’as jamais remboursé les trois dernières échéances annuelles. Les intérêts de retard se sont accumulés. Conformément au pacte d’actionnaires que tu as signé sans même prendre la peine de le lire en entier entre deux parties de golf, le défaut de paiement entraîne l’exécution immédiate du nantissement au profit du créancier majoritaire. »