Un silence glacial accueillit sa tirade. Au bout de quelques secondes, une voix résonna au combiné. Ce n’était pas la voix d’une femme au bord de la dépression. C’était une voix métallique, précise, sans la moindre trace de tremblement.
« Le seul contrat que tu négocies, Ilia, c’est une semaine de vacances tout compris avec Kristina Danilova. Et tu vas devoir la négocier avec tes propres deniers, s’il t’en reste. »
Ilia sentit une goutte de sueur froide glisser le long de sa tempe, mouillant le col de sa veste en lin claire. « Vera… tu es devenue folle ? Tu sais très bien que sans moi, tu n’es rien ! Rends-moi l’accès aux comptes tout de suite, sinon je prends le premier vol retour et je te vire de cette maison et de cette entreprise ! »
« Tu ne vireras personne, Ilia. À neuf heures trente ce matin, l’assemblée générale extraordinaire s’est tenue au siège de Poligraph-Master. En vertu de mes cinquante et un pour cent des parts, j’ai voté ta révocation immédiate du poste de directeur général pour faute lourde et détournement systématique d’actifs. La notification officielle a été signifiée au greffe du tribunal de commerce de Moscou par voie électronique. Les serrures du bureau ont été changées il y a vingt minutes par une équipe d’intervention. Et concernant l’appartement… »
Vera marqua une pause. Ilia entendit en arrière-plan le claquement rythmique et puissant des rotatives de l’atelier. Le bruit familier de l’argent qui se créait sans lui.
« Concernant l’appartement », reprit-elle, « tu as sans doute oublié que mes parents en étaient les propriétaires d’origine avant la donation à mon nom propre il y a dix ans. Tes valises restantes t’attendent chez ta mère, à la campagne. Le concierge a pour consigne de ne pas te laisser franchir la barrière de l’immeuble. »
« Espèce de garce… vieille sorcière… tu vas payer pour ça ! » hurla-t-il dans le terminal, attirant les regards curieux des touristes allemands et britanniques qui passaient à proximité avec leurs chariots à bagages.
« Profite du soleil d’Antalya, Ilia », répondit Vera avant de raccrocher sans un éclat de voix.
Ilia resta figé, le bras ballant, le téléphone collé à son oreille où ne retentissait plus que le signal d’occupation. Quand il se retourna, Kristina était en train de vérifier l’heure sur sa montre, l’air froid, calculant déjà la valeur de son propre investissement auprès de cet homme qui venait de s’effondrer sous ses yeux en l’espace de dix minutes.
« Alors ? » demanda-t-elle, sèchement. « On fait quoi ? »
« On rentre », murmura-t-il, la voix brisée par une panique incontrôlable. « On prend le prochain vol pour Moscou. »
« Avec quel argent, Ilia ? Mes billets retour ne sont valables que dans dix jours. Tu as de quoi payer deux nouveaux billets simples au tarif plein le jour même ? »
Ilia regarda son portefeuille en cuir fin. Il contenait des cartes en plastique inutiles et deux billets de cent dollars. Rien de plus.
Pendant ce temps, à Moscou, le bureau de l’imprimerie ne désemplissait pas.
Vers onze heures, Sofya franchit la porte de l’atelier. Elle portait son blouson de cuir élimé et ses rangers, les yeux rougis par une nuit blanche mais le menton haut, prête à en découdre. Elle s’attendait à trouver sa mère effondrée dans la salle de repos, entourée de boîtes de mouchoirs et de comprimés de calmants.
Elle monta l’escalier quatre à quatre, poussa la porte du bureau de direction et s’arrêta net.
Sa mère était assise derrière le grand bureau en noyer. Devant elle s’étalaient des plannings de production grand format, des dossiers de commandes et trois téléphones qui sonnaient tour à tour. Pavel Andreïevitch était debout à sa droite, tamponnant des documents avec un son régulier et rassurant. Sur la gauche de Vera, Boris, le chef de l’atelier d’impression, un colosse aux avant-bras tachés d’encre bleue, écoutait attentivement des instructions.
« Boris », disait Vera sans lever les yeux de sa feuille de calcul, « nous déplaçons le tirage des catalogues de meubles sur la machine quatre. La rotative principale doit être entièrement libérée pour le tirage des éditions jeunesse d’Alpina dès treize heures. Ils ont accepté une majoration de vingt pour cent pour livraison anticipée. Si l’équipe de nuit assure les calages sans gâchis, je double leur prime de rendement ce mois-ci. »
« C’est noté, Vera Ivanovna », répondit le chef d’atelier avec un sourire franc. « Ça fait trois mois qu’on attendait que quelqu’un remette de l’ordre dans le planning des machines. Le patron ne faisait que nous promettre des délais intenables sans regarder les stocks d’encre. On s’y met tout de suite. »
Boris salua de la tête et sortit. C’est alors que Vera aperçut sa fille immobile sur le pas de la porte.
« Entre, Sofa. Ferme la porte derrière toi. »
La jeune fille s’avança lentement, le regard oscillant entre le fauteuil directorial désormais occupé par sa mère et le grand vide laissé par l’absence d’Ilia.
« Maman… qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai vu le message qu’il a posté sur son compte privé ce matin avant de l’effacer… Cette photo dégueulasse à l’aéroport. Je voulais venir pour t’aider à faire tes valises, pour que tu viennes t’installer chez moi le temps qu’on trouve un avocat… »
Vera posa son stylo, retira ses lunettes de lecture et regarda sa fille avec une infinie douceur, mais une douceur trempée dans l’acier.
« Pourquoi devrais-je faire mes valises, mon enfant ? C’est lui qui est parti. C’est lui qui a décidé que cette vie ne lui convenait plus. Moi, je suis chez moi. Cette imprimerie, c’est mon travail depuis le jour où nous avons acheté notre première presse à découper manuelle. Ton père n’a jamais rien créé ; il a seulement su s’attribuer le mérite de ce que d’autres construisaient dans l’ombre. »