— Sur l’argent que je t’ai prêté pour ton entreprise ?

— J’allais le remettre.

— Tu as utilisé près de neuf cent mille euros pour une dette privée que tu ne m’avais jamais mentionnée ?

— J’avais l’intention de régulariser.

Je sentis la dernière parcelle de confiance quitter mon corps.

Tout devenait cohérent.

L’obsession de Geneviève pour le prestige.

Le nom Delorme.

L’image de réussite.

Le domaine présenté comme appartenant à Julien.

Le besoin maladif de paraître plus riche, plus puissant, plus solide qu’ils ne l’étaient.

— Et la propriété de la soirée ?

Il pâlit légèrement.

— Quoi ?

— Je sais que tu l’as présentée à certains investisseurs comme un actif de ton groupe.

— Ce n’est pas exactement ça.

— J’ai vu la présentation.

Son visage changea.

Pas beaucoup.

Juste assez.

— C’était une projection.

— Elle dit “nouvel actif patrimonial”.

— C’était destiné à une discussion privée.

— Ce domaine ne t’appartient pas.

— Je comptais l’acquérir.

— Avec quel argent ?

Il ne répondit pas.

Et c’est là que je compris.

— Avec le refinancement que tu espérais obtenir après la soirée.

Julien baissa les yeux.

Je murmurai :

— Mon Dieu.

— Camille…

— Toute cette fête était une vitrine.

— Ce n’est pas aussi simple.

— Les fleurs. Le champagne. Les cent invités. Les investisseurs. Ta mère humiliant mes filles à la table pendant que toi tu essayais de vendre l’image d’une dynastie parfaite.

— Arrête.

— Et tu savais que tu n’avais pas de quoi rembourser ma créance.

— Je savais que tu me donnerais du temps.

Je ne sais pas pourquoi cette phrase fut celle qui me fit le plus mal.

Peut-être parce qu’elle révélait quelque chose que je n’avais jamais voulu voir.

Julien n’avait pas oublié la date.

Il n’avait pas pris un risque.

Il avait simplement construit son plan autour de ma soumission.

Il avait prévu que je céderais.

Comme toujours.

— Tu comptais sur moi.

— Bien sûr que je comptais sur toi. Tu es ma femme.

Je ris doucement.

— Non, Julien. Tu comptais sur le fait que je ne savais pas dire non.

Il fit un pas vers moi.

— Je vais réparer tout ça.

— Sans moi.

— Camille…

— Je demande le divorce.

Son visage se vida.

Pour la première fois depuis que je le connaissais, Julien Delorme n’avait plus rien à répondre.

— Tu es sérieuse ?

— Oui.

— À cause d’hier ?

— À cause de tout ce qu’hier m’a enfin obligée à regarder.

Il secoua la tête.

— Quatorze ans.

— Je sais.

— Deux enfants.

— Je sais.

— Tu vas jeter tout ça ?

Je le regardai droit dans les yeux.

— Tu as regardé tes filles être humiliées et tu m’as demandé de me taire pour ne pas abîmer ton image. Ensuite, j’apprends que tu as détourné une partie de l’argent que je t’ai prêté de son usage prévu et que tu as bâti ton avenir financier sur l’idée que je te sauverais quoi qu’il arrive.

Je marquai une pause.

— Je ne jette rien, Julien. Je cesse seulement de porter quelque chose que tu as déjà laissé tomber.

Il partit sans demander à voir les filles.

Ce détail m’empêcha de dormir cette nuit-là.

Pas parce que je voulais qu’il entre.

Mais parce qu’il était venu pour sauver sa société et reparti sans même demander :

“Comment vont-elles ?”

Deux jours plus tard, Geneviève trouva un autre numéro pour m’appeler.

Cette fois, je répondis.

— Camille, il faut qu’on se voie.

— Non.

— Tu ne comprends pas ce que tu es en train de faire à cette famille.

— Vous avez raison.

Elle se tut, surprise.

— Je ne comprends plus cette famille du tout.

— La maison où je vis depuis trente-sept ans est menacée.

— Parlez-en à votre fils.

— Il a fait tout cela pour préserver le nom Delorme !

Je regardai par la fenêtre.

— Et mes filles portent quel nom, Geneviève ?

Silence.

— Pardon ?

— Léa et Manon. Elles portent quel nom ?

Elle ne répondit pas.

— Delorme.

Je sentis ma voix se briser légèrement.

— Vous leur avez expliqué qu’elles ne pouvaient pas continuer le nom de la famille alors qu’elles le portent déjà. Vous n’avez jamais parlé de nom. Vous parliez de garçons.

— Camille…

— Et vous savez ce qui est le pire ?

Je pris une inspiration.

— Léa vous aimait.

Silence.

Cette fois, un vrai.

— Elle m’a demandé hier pourquoi son père avait honte d’elle.

J’entendis Geneviève respirer.

— Je n’ai jamais voulu…

— Mais vous l’avez fait.

— J’étais énervée.

— Vous aviez préparé un plateau de restes.

Elle ne répondit pas.

— Ce n’était pas une phrase sortie trop vite. Vous avez pris leurs assiettes, vous êtes revenue avec autre chose et vous les avez humiliées devant toute votre famille.

Sa voix changea.

— Je peux leur parler.

— Non.

— Je suis leur grand-mère.

— Pour l’instant, elles ne veulent pas vous voir.

— Elles sont trop petites pour décider de ça.

— Et c’est moi leur mère.

Ce fut la dernière conversation que nous eûmes pendant plusieurs mois.

Le quatrième jour arriva.

Julien ne paya pas les 5,4 millions.

Mon avocate enclencha donc les procédures prévues dans notre accord.

Pas davantage.

Pas moins.

Je ne demandai aucun traitement spécial.

Je ne tentai pas de saisir sa maison familiale pour me venger.

Je refusai aussi toutes les propositions consistant à effacer une partie de la dette en échange d’une réconciliation privée.

La vérité financière finit par faire ce que les apparences avaient repoussé pendant des mois.

Les partenaires de Julien demandèrent des comptes.

La présentation du domaine circula.

Certains investisseurs suspendirent leurs discussions.

Son groupe dut vendre deux projets secondaires et céder une participation dans une société immobilière pour retrouver des liquidités.

La maison de Geneviève ne fut finalement pas vendue.

Julien réussit à remplacer la garantie en cédant un autre actif.