— Camille, cette situation devient ridicule. Tu as été vexée hier soir, je peux le comprendre, mais tu ne vas quand même pas détruire le travail de ton mari à cause d’un dîner. Les petites doivent apprendre que toutes les familles ont des traditions. Elles oublieront cette histoire très vite si tu arrêtes d’en faire un drame…

J’arrêtai le message.

Mes mains tremblaient.

Pas de colère.

Cette fois, c’était presque de la stupéfaction.

Elle croyait réellement qu’un enfant pouvait oublier qu’on lui avait retiré son assiette parce qu’il était né avec le mauvais sexe.

Elle croyait que l’humiliation n’existait que si quelqu’un refusait de la supporter en silence.

Je bloquai son numéro.

L’après-midi, quelque chose commença pourtant à m’inquiéter.

Mon directeur financier, Antoine Mercier, m’appela.

— Camille, j’ai besoin de te poser une question.

— Vas-y.

— Tu savais que Julien avait utilisé le domaine de la fête dans plusieurs présentations investisseurs ?

Je me redressai.

— Comment ça ?

— J’ai reçu une capture d’écran ce matin. Un associé commun me demande si nous avons participé au financement de cette acquisition.

— Quelle acquisition ?

Silence.

Puis Antoine dit :

— Celle du domaine.

Je me levai.

— Julien ne possède pas ce domaine.

— J’en étais presque sûr.

Mon ventre se serra.

— Montre-moi.

Quelques secondes plus tard, je reçus un PDF.

Une présentation commerciale portant le logo du groupe de Julien.

Sur l’une des pages se trouvait une photo du domaine où nous avions passé la soirée.

En dessous :

Nouvel actif patrimonial du groupe Delorme.

Je relus trois fois.

— Mais il l’a simplement loué hier soir.

— Oui.

— Alors pourquoi présenter ça comme un actif ?

— C’est précisément ce qu’on essaie de comprendre.

Soudain, je repensai aux paroles de Julien pendant les dernières semaines.

“Tu verras, cette soirée va changer la façon dont les investisseurs me regardent.”

“Il faut impressionner les bonnes personnes.”

“Ma famille doit comprendre que j’ai réussi.”

Ce n’était donc pas seulement une fête.

C’était une mise en scène.

Je ne savais pas encore jusqu’où allait le mensonge.

Et contrairement à ce que j’aurais fait autrefois, je ne me précipitai pas pour nettoyer derrière lui.

Je transmis le document à Élodie.

Puis j’attendis.

Ce soir-là, Julien se présenta chez ma sœur.

Il était 19 h 40.

Quand j’entendis frapper, je regardai par la fenêtre avant d’ouvrir.

C’était lui.

Costume froissé.

Visage épuisé.

Pas de Geneviève.

Pas d’avocat.

Juste lui.

Ma sœur resta derrière moi.

— Tu veux que je le fasse partir ?

— Non. Je vais lui parler.

Je sortis sur le palier et refermai la porte derrière moi.

Julien me regarda.

— Tu refuses mes appels.

— Oui.

— Tu as bloqué ma mère.

— Oui.

— Camille, tu peux arrêter de répondre comme ça ?

— Pourquoi es-tu venu ?

Il passa une main sur son visage.

— Tu sais très bien pourquoi.

— Dis-le.

— Cette dette.

Bien sûr.

Je croisai les bras.

— Quoi, cette dette ?

— Si tu exiges tout dans quatre jours, tu sais ce qui va se passer.

— Non. Explique-moi.

Il me regarda comme si j’étais cruelle.

— Je vais devoir vendre des actifs.

— Lesquels ?

Il ne répondit pas.

— Julien, quels actifs ?

— Ça n’a pas d’importance.

— Si tu es venu me demander 5,4 millions d’euros de patience supplémentaire, ça a beaucoup d’importance.

Il serra les dents.

— J’ai besoin de six mois.

— C’est exactement ce que j’allais t’accorder.

— Alors fais-le.

Je secouai la tête.

— Non.

— Pourquoi ? Parce que ma mère a été odieuse pendant un dîner ?

Je le fixai.

Même là.

Même après vingt-quatre heures.

Il ne comprenait toujours pas.

— Tu penses vraiment que c’est une histoire d’assiette ?

— Je pense que tu utilises cette histoire pour me punir.

— Ta fille de cinq ans t’a regardé pendant que ta mère lui expliquait qu’elle valait moins parce qu’elle ne pouvait pas transmettre ton nom.

— Ma mère parle trop.

— Et toi, tu n’as pas parlé du tout.

Il détourna le regard.

— Il y avait des investisseurs.

Je crus avoir mal entendu.

— Quoi ?

— Tu voulais que je fasse quoi ? Que je me mette à hurler sur ma mère devant tout le monde ?

Je restai immobile.

— Voilà.

— Voilà quoi ?

— C’est la première réponse honnête que tu me donnes.

Il fronça les sourcils.

— Tu n’avais pas peur de ta mère.

Ma voix était très calme.

— Tu avais peur de perdre la face devant les hommes assis à ta table.

Il ouvrit la bouche.

Je continuai.

— Et pour éviter ça, tu as sacrifié Léa. Manon. Puis moi.

— Ce n’est pas ce que j’ai fait.

— C’est exactement ce que tu as fait.

Il s’approcha d’un pas.

— Camille, écoute-moi. Si cette dette devient exigible maintenant, certaines choses vont sortir.

Je sentis immédiatement que quelque chose avait changé.

— Quelles choses ?

— Rien d’illégal.

— Je n’ai pas demandé ça.

Silence.

— Quelles choses, Julien ?

Il regarda la porte derrière moi.

Puis il baissa la voix.

— Ma mère a mis sa maison en garantie pour une partie de mes financements.

Je clignai des yeux.

— Geneviève ?

— Oui.

— Elle le sait ?

— Évidemment.

Quelque chose dans son expression me disait pourtant que ce n’était pas toute l’histoire.

— Et ?

— Et j’ai utilisé une partie du prêt que tu m’as accordé pour couvrir temporairement certains engagements du groupe.

— C’était prévu.

— Pas tous.

Mon cœur se mit à battre plus vite.

— Continue.

Il ferma les yeux.

— Une partie a servi à rembourser une dette personnelle contractée par mon père avant sa mort.

Je ne dis rien.

— Ma mère ne voulait pas que la famille l’apprenne.

— Combien ?

— Un peu moins de neuf cent mille.

Je restai sans voix.