M’A DIT SUR SA MÈRE A DÉFINITIVEMENT TUÉ CE QUI RESTAIT DE NOTRE MARIAGE.

À 7 h 12 le lendemain matin, mon téléphone vibrait encore sur la table de chevet.

Je n’avais pratiquement pas dormi.

Léa était allongée à côté de moi, roulée en boule sous la couverture. Manon dormait dans l’autre lit de la chambre d’amis, son petit bras serré autour d’un coussin.

Nous étions chez ma sœur, à Lyon.

La veille, j’étais partie avec quelques vêtements pour les filles, mon sac à main et cette chemise noire contenant un document de 5,4 millions d’euros.

Rien d’autre.

Quatorze années de mariage.

Et j’avais quitté Julien avec moins de choses qu’après un week-end de vacances.

Mon téléphone vibra une nouvelle fois.

Julien.

Je regardai l’écran sans décrocher.

Vingt-sept appels manqués.

Quatorze messages.

Les premiers étaient furieux.

Tu es complètement folle.

Puis :

Tu m’as humilié devant mes associés.

Puis :

Ma mère est bouleversée à cause de toi.

Vers deux heures du matin, le ton avait changé.

Camille, rappelle-moi.

Puis :

Il faut qu’on parle du document que tu avais dans ton sac.

Et enfin, à 6 h 48 :

Ne fais rien avant de m’avoir parlé. Je t’en supplie.

Je relus cette dernière phrase.

Je t’en supplie.

Je ne me souvenais pas de la dernière fois où Julien m’avait demandé quelque chose sans considérer que j’allais forcément accepter.

Je posai le téléphone face contre la table.

Léa ouvrit les yeux.

— Maman ?

— Je suis là.

Elle resta silencieuse quelques secondes.

Puis elle demanda :

— On retourne chez papa aujourd’hui ?

J’eus l’impression qu’une main venait de se refermer autour de ma gorge.

— Non.

— Jamais ?

Je m’assis près d’elle.

— Je ne sais pas encore comment tout va se passer. Mais toi et Manon, vous restez avec moi.

Elle me regarda longtemps.

— Est-ce que papa va être fâché ?

Cette question-là était presque pire que celle de la veille.

Pas triste.

Pas inquiet.

Fâché.

À huit ans, ma fille se demandait déjà si prendre de la distance avec quelqu’un qui vous faisait du mal allait provoquer sa colère.

Je lui caressai les cheveux.

— Ce que papa ressent, c’est à papa de le gérer.

Elle hocha doucement la tête.

Puis elle murmura :

— Moi, je ne veux plus manger avec Mamie.

Je fermai les yeux une seconde.

— Tu n’auras pas à le faire.

À 8 h 30, j’appelai mon avocate.

Maître Élodie Caron.

Elle connaissait déjà une partie de la situation financière de Julien parce qu’elle avait participé à la rédaction de la reconnaissance de dette.

Mais elle ignorait encore ce qui s’était passé la veille.

Je lui racontai tout.

Geneviève.

Les assiettes retirées.

Les restes.

La sauce sur les filles.

Julien.

Ses paroles.

Puis mon départ.

Il y eut un silence au bout du fil.

— Camille…

— Oui ?

— Tu veux que je traite uniquement la question de la dette ou tu veux qu’on parle aussi de ton mariage ?

Je regardai Léa et Manon qui mangeaient leurs céréales dans la cuisine.

— Les deux.

Je n’avais jamais prononcé ce mot.

Divorce.

Élodie le fit à ma place.

— Tu envisages de divorcer ?

Cette fois, je n’hésitai pas.

— Oui.

Ce simple mot me fit trembler.

Pas parce que je doutais.

Parce que je venais enfin de rendre réelle une décision que j’avais probablement prise au moment où Julien avait choisi son verre de vin plutôt que ses propres filles.

Élodie reprit :

— Pour la reconnaissance de dette, l’échéance est bien dans quatre jours. Julien sait-il que tu n’accorderas plus le délai supplémentaire dont vous aviez parlé ?

— Pas encore.

— Tu avais signé quelque chose concernant ce délai ?

— Non.

— Donc pour l’instant, rien n’a changé contractuellement.

Je respirai plus facilement.

Quelques semaines plus tôt, j’avais presque accepté de reporter l’échéance de six mois.

Julien avait assuré que son groupe avait simplement besoin de temps pour finaliser plusieurs opérations.

J’avais même demandé à mon directeur financier de préparer les documents.

Je devais les signer le lundi suivant.

Après la fête.

Je pensai à ce que serait probablement devenu ce lundi dans une autre vie.

Julien serait rentré à la maison.

Il aurait peut-être dit :

“Ma mère est comme ça, tu la connais.”

Je me serais enfermée dans mon silence.

Puis j’aurais signé.

Et sauvé son entreprise.

Encore.

— Camille ?

La voix d’Élodie me ramena au présent.

— Oui.

— Est-ce que tu veux vraiment faire appliquer l’échéance ?

Je regardai la chemise noire.

— Je ne veux rien inventer contre lui. Je ne veux rien gonfler. Je veux juste que le contrat soit appliqué exactement comme il a été signé.

— D’accord.

— Pas un jour de plus.

— Très bien.

À 9 h 17, elle envoya une notification officielle.

Julien m’appela six minutes plus tard.

Je ne décrochai pas.

Il rappela.

Encore.

Puis un message arriva.

Qu’est-ce que tu as fait ?

Je regardai ces cinq mots.

Ce qu’il y avait d’extraordinaire, c’est qu’il ne m’avait jamais demandé :

Qu’est-ce que ma mère a fait à nos filles ?

Seulement :

Qu’est-ce que tu as fait ?

À 10 h 04, un autre message :

Tu sais parfaitement que ma société ne peut pas sortir 5,4 millions maintenant.

Je répondis pour la première fois.

Alors pourquoi as-tu signé que tu le pourrais ?

Les trois petits points apparurent immédiatement.

Disparurent.

Réapparurent.

Finalement :

Parce que tu m’avais dit qu’on trouverait une solution.

Je restai longtemps devant cette phrase.

Puis j’écrivis :

J’en avais préparé une.

Tu l’as perdue hier soir.

Il ne répondit plus pendant près d’une heure.

À midi, Geneviève appela.

Je laissai sonner.

Elle recommença.

Puis une troisième fois.

Un message vocal apparut.

Je ne sais pas pourquoi je l’écoutai.

Peut-être parce qu’une partie de moi espérait encore entendre des excuses.

Sa voix remplissait la pièce.