C’était le début d’une autre vie dans cette maison.
« Chloé les a vus ? »
Nadia a répondu :
« Une fois. »
Je n’ai rien dit.
Elle a continué.
« Après ça, madame est devenue beaucoup plus dure avec elle. »
Tout s’est emboîté.
Pas parce qu’Élodie maltraitait Chloé uniquement pour cacher une liaison.
Ce serait trop simple.
Mais parce que Chloé était devenue un risque.
Une petite fille qui pouvait raconter.
Une enfant qu’il fallait convaincre de se taire.
Une enfant à qui on répétait que son père ne la croirait pas.
Nadia a poussé plusieurs feuilles vers moi.
« J’ai gardé les relevés parce que certains paiements de l’hôtel étaient passés sur le compte utilisé pour les dépenses de la maison. »
« Et les retraits ? »
« Madame me demandait parfois de retirer du liquide avec la carte dédiée aux courses. »
« Vous l’avez fait ? »
« Deux fois. Puis j’ai refusé. »
« Et ensuite ? »
« Elle a dit qu’elle raconterait que j’avais pris l’argent. »
Je suis resté longtemps sans parler.
Puis j’ai demandé :
« Vous avez des preuves de ce qu’elle faisait à Chloé ? »
Nadia a sorti son téléphone.
« J’en ai quelques-unes. »
Des messages.
Pas des dizaines.
Mais suffisamment.
Élodie lui écrivant :
Ne lui donne rien avant qu’elle se calme.
Un autre jour :
Elle restera dans le débarras jusqu’à ce qu’elle arrête son cinéma.
Puis :
Thomas n’a pas besoin de savoir chaque détail.
Je me suis senti physiquement malade.
« Envoyez-moi tout. »
Élodie, qui était restée debout près de la baie vitrée, a éclaté.
« Vous êtes complètement malade ! Vous vous êtes mises toutes les deux contre moi ! »
Je l’ai regardée.
« Toutes les deux ? »
« Nadia et cette enfant ! »
« Cette enfant s’appelle Chloé. »
Elle a secoué la tête.
« Tu n’as aucune idée de ce que j’ai supporté ! »
« Alors explique. »
« Elle ne m’a jamais acceptée ! »
« Elle avait trois ans quand sa mère est morte. »
« Et moi, j’ai essayé pendant trois ans ! Trois ans à vivre avec le fantôme d’une morte dans cette maison ! »
Nadia a baissé les yeux.
Moi, je n’ai pas bougé.
Enfin, la vérité.
Pas une justification.
La vérité.
Élodie pleurait maintenant.
« Chaque fois que je faisais quelque chose, c’était “Maman faisait comme ça”. Chaque fête. Chaque dessin. Chaque photo. Toujours elle. »
Je l’ai regardée.
« Chloé avait quatre ans. »
« Tu crois que ça rendait ça moins dur ? »
« Non. »
Je me suis approché.
« Mais ça rendait Chloé moins responsable. »
Elle a tourné le visage.
« Et cet homme à Versailles ? »
Cette fois, elle n’a pas répondu.
J’ai su.
« Depuis combien de temps ? »
« Ça ne te regarde plus. »
J’ai presque ri.
« Tu as payé une partie de tes chambres avec l’argent de notre foyer. Ça me regarde encore un peu. »
Elle m’a fixé avec haine.
Puis elle a lâché :
« Huit mois. »
Huit mois.
Je n’ai ressenti aucune explosion.
Aucune envie de frapper quoi que ce soit.
Seulement une sorte de vide immense.
« Est-ce que Chloé vous a vus ? »
Élodie ne répondait pas.
« Réponds-moi. »
« Une fois. »
« Et après, tu l’as mise dans cette pièce ? »
« Elle criait qu’elle allait tout te dire ! »
J’ai fermé les yeux.
Voilà.
La phrase que j’espérais ne jamais entendre.
Quand je les ai rouverts, Élodie avait compris elle aussi ce qu’elle venait d’avouer.
Elle a immédiatement essayé de corriger :
« Pas pour la punir ! Je voulais qu’elle se calme ! »
« Une enfant de six ans venait de découvrir sa belle-mère avec un autre homme et voulait parler à son père. Et tu l’as enfermée. »
« Ce n’était que quelques minutes. »
Nadia a murmuré :
« Quarante-cinq minutes ce jour-là. »
Élodie s’est retournée.
« Comment pouvez-vous savoir ça ? »
Nadia a levé son téléphone.
« Parce que j’ai regardé l’heure. »
Je n’avais plus besoin d’entendre davantage.
J’ai appelé la police.
Élodie m’a traité de fou.
Puis de traître.
Puis elle s’est mise à pleurer.
Ensuite elle a essayé de quitter la maison avec son sac.
Je ne l’ai pas retenue physiquement.
J’ai simplement dit au téléphone qu’elle était sur le point de partir.
Les policiers sont arrivés avant qu’elle ne quitte la propriété.
Je ne vais pas prétendre que tout s’est réglé en une soirée.
Ce serait faux.
Ils ont parlé séparément à chacun.
À moi.
À Nadia.
À Élodie.
Chloé a été entendue plus tard dans un cadre adapté, sans que je sois là à lui souffler quoi dire.
C’était important pour moi.
Je ne voulais pas qu’on puisse dire que j’avais mis des mots dans sa bouche.
Le débarras a été photographié.
Les messages de Nadia ont été copiés.
Les documents financiers aussi.
La gamelle n’était évidemment pas, à elle seule, la preuve de tout.
Mais elle n’était plus seule.
Il y avait la serrure.
Les messages.
Le témoignage de Nadia.
Celui de Chloé.
Les relevés.
Et les propres paroles d’Élodie.
Cette nuit-là, j’ai tenu ma promesse.
Je suis arrivé chez Claire avant que Chloé ne s’endorme.
Elle était dans le lit d’amis avec son pyjama rose.
Quand je suis entré, elle s’est redressée.
« Tu es venu. »
Trois mots.
C’est tout.
Mais je crois qu’ils ont changé quelque chose entre nous.
Je me suis assis au bord du lit.
« Je t’avais promis. »
Elle m’a regardé.
« Élodie est fâchée ? »
J’ai pris une seconde avant de répondre.
« Ce n’est pas à toi de t’occuper de ça. »
« Elle va revenir ? »
« Pas ce soir. »
« Demain ? »
Je ne voulais plus lui raconter des choses vagues pour la rassurer.