Ouvre cette porte. »
Ma voix ne ressemblait même plus à la mienne.
Élodie s’est immédiatement interposée.
« Thomas, arrête. Tu es en train de traumatiser Chloé pour rien. »
J’ai regardé ma fille.
Elle était toujours près de moi, sa robe bleu clair tachée, les épaules rentrées comme si elle voulait devenir invisible.
Puis j’ai regardé Nadia.
« Vous avez la clé ? »
Elle a hoché la tête.
Élodie a blêmi.
« Nadia, je vous interdis de— »
« Non. »
C’était la première fois que Nadia lui coupait la parole.
Elle serrait toujours les papiers contre elle.
« Pas cette fois. »
Elle a sorti une petite clé de la poche de son tablier.
Je connaissais cette porte.
Elle se trouvait au bout du couloir, derrière l’escalier de service.
À l’achat de la maison, on m’avait expliqué qu’il s’agissait autrefois d’un petit débarras.
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Nous n’y mettions presque rien.
Du moins, c’est ce que je croyais.
Nadia a tourné la clé.
Le clic de la serrure m’a donné la nausée.
Parce qu’il était du mauvais côté.
La porte pouvait être verrouillée depuis le couloir.
J’ai poussé.
La pièce faisait peut-être quatre mètres carrés.
Pas de fenêtre donnant directement dehors.
Juste une petite ouverture vitrée, très haute.
Une vieille étagère.
Un tapis mince.
Une couverture rose pliée dans un coin.
Une bouteille d’eau vide.
Et au sol, un petit gobelet en plastique.
Je suis resté sans bouger.
Puis j’ai vu les traits.
Six petites marques au crayon sur le mur, à hauteur d’enfant.
Une.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Six.
« C’est quoi ? »
Chloé ne répondait pas.
Je me suis accroupi.
« Ma puce… c’est quoi, ces traits ? »
Elle a fixé le sol.
Puis elle a chuchoté :
« Un quand tu pars longtemps. »
J’ai senti quelque chose se déchirer en moi.
« Tu viens ici quand je pars ? »
Elle a haussé les épaules.
Comme si ce n’était pas important.
Comme si elle avait appris que ce qui lui arrivait ne méritait pas qu’on s’en indigne.
Élodie a parlé derrière moi.
« C’est un coin de calme. »
Je me suis retourné lentement.
« Un quoi ? »
« Un endroit pour qu’elle redescende quand elle fait des crises. »
« Tu l’enfermes ici ? »
« Je ne l’enferme pas. »
Nadia a levé les yeux vers elle.
« Madame… si. »
Élodie l’a fusillée du regard.
« Vous feriez mieux de réfléchir avant de raconter n’importe quoi. »
Nadia tremblait.
Mais elle n’a pas reculé.
« J’ai réfléchi pendant trois mois. »
Je me suis relevé.
« Trois mois ? »
Nadia m’a regardé.
« Je voulais vous parler, monsieur. Plusieurs fois. »
« Alors pourquoi vous ne l’avez pas fait ? »
Ma voix était plus dure que je ne le voulais.
Elle a baissé les yeux.
« Parce que madame m’a dit que si je vous racontais quoi que ce soit, elle dirait que j’avais volé de l’argent dans la maison. »
J’ai tourné la tête vers Élodie.
« Quoi ? »
« C’est faux. »
Nadia a posé les papiers sur une console.
« Les retraits sont là. »
Elle a pointé une série de lignes.
« C’est justement pour ça que j’ai gardé les copies. »
Je me suis approché.
Plusieurs retraits en espèces.
Des paiements.
L’hôtel de Versailles.
Encore.
Toujours les mêmes dates.
Élodie a tendu la main.
« Donne-moi ça. »
J’ai retiré les papiers avant qu’elle puisse les atteindre.
« Non. »
« Thomas, tu n’as aucune idée de ce qui se passe. »
« Alors explique-moi. »
« Pas devant Chloé. »
Ma fille a soudain parlé.
« Elle dit toujours ça. »
Silence.
Je me suis tourné vers elle.
« Quoi ? »
« Qu’il ne faut pas dire les choses devant moi. »
Élodie a fermé les yeux une seconde.
« Chloé, ça suffit. »
Et ma fille a sursauté.
Pas beaucoup.
Juste ce petit mouvement du corps que j’avais déjà vu quand j’étais entré.
Mais cette fois, j’ai compris.
Je me suis placé entre elles.
« Ne lui parle plus comme ça. »
Élodie m’a regardé comme si je venais de la gifler.
« Pardon ? »
« Tu m’as très bien entendu. »
Elle a essayé de rire.
« Tu rentres plus tôt, tu vois une scène sortie de son contexte, Nadia te monte la tête et maintenant tu vas me faire passer pour un monstre ? »
Je n’ai pas crié.
C’est étrange.
Je pensais que si un jour quelqu’un faisait du mal à ma fille, je hurlerais.
Mais à cet instant, j’étais tellement en colère que tout en moi était devenu froid.
« Chloé. »
Elle m’a regardé.
« Est-ce qu’Élodie ferme cette porte quand tu es à l’intérieur ? »
Elle a immédiatement regardé Élodie.
Je me suis accroupi devant elle.
« Regarde-moi, pas elle. »
Ses yeux sont revenus vers moi.
« Oui. »
« Combien de temps ? »
Elle a pincé ses lèvres.
« Je sais pas. »
« Une minute ? Dix minutes ? Une heure ? »
Elle a murmuré :
« Jusqu’à ce que je sois gentille. »
Je n’oublierai jamais cette phrase.
Pas parce qu’elle était spectaculaire.
Mais parce qu’elle était devenue normale dans la bouche de ma fille.
« Et aujourd’hui ? »
Elle a regardé la gamelle dans le hall.
« J’ai dit que je voulais pas manger le dîner. »
Élodie a immédiatement repris :
« Parce qu’elle voulait des biscuits ! »
Chloé a secoué la tête.
« Non. »
« Chloé… »
« J’avais mal au ventre. »
J’ai levé une main vers Élodie.
« Laisse-la parler. »
Ma fille a continué.
« Elle a dit que si je faisais le difficile, je mangerais comme Oscar. »
Oscar.
Notre labrador.
Je me suis redressé.
« Tu lui as mis de la nourriture dans la gamelle du chien ? »