n’avait même pas essayé de cacher son visage.
Claire regarda l’écran.
— Camille.
Pas de doute.
Je la regardai.
— Raconte-moi tout.
Cette fois, elle le fit.
Claire et Camille étaient jumelles identiques.
Elles avaient grandi près de Bordeaux.
Même école.
Mêmes vêtements quand elles étaient petites.
Même cercle d’amis.
Pendant longtemps, elles avaient été inséparables.
Puis leur père était mort.
Elles avaient dix-neuf ans.
Et quelque chose s’était cassé.
Camille avait commencé à changer.
Plus impulsive.
Plus instable dans ses choix.
Des dettes.
Des relations compliquées.
Une tendance étrange à utiliser la ressemblance avec Claire pour sortir de certaines situations.
Une réservation.
Un rendez-vous.
Une fois même, un contrôle dans un hôtel.
— Elle se faisait passer pour toi ?
— Parfois.
— Et tu laissais faire ?
Claire baissa les yeux.
— Au début, je trouvais ça presque drôle.
— Jusqu’à quand ?
Elle hésita.
— Jusqu’à Bordeaux.
Mon corps se raidit.
— Trois ans avant notre mariage ?
Elle acquiesça.
Enfin, je comprenais le souvenir.
J’étais dans cet hôtel pour le travail.
Claire devait me rejoindre le lendemain.
Je ne savais pas que Camille était dans la même ville.
Elle m’avait aperçu.
Elle connaissait mon visage grâce aux photos que Claire lui avait autrefois montrées.
Et elle avait décidé de voir jusqu’où elle pouvait aller.
— Elle savait qui j’étais ?
— Oui.
— Et quand je l’ai prise pour toi ?
Claire pleurait.
— Elle ne t’a pas corrigé tout de suite.
J’ai fermé les yeux.
Je revis l’ascenseur.
La femme qui me regardait.
Mon étonnement.
Puis son sourire.
— Combien de temps ?
— Quelques minutes.
— Qu’est-ce qu’elle m’a dit ?
— Je ne sais pas tout.
— Claire.
— Je te le jure.
Elle avait fini par dire que je faisais erreur.
Exactement comme dans mon souvenir.
Mais ensuite, Camille avait raconté la scène à Claire.
En riant.
— Elle m’a dit que tu ne connaissais même pas assez bien mon visage pour nous différencier.
Je ressentis une colère absurde.
— Et c’est pour ça que vous vous êtes brouillées ?
Claire secoua la tête.
— Non.
Ce n’était que le début.
Quelques mois plus tard, leur mère était tombée malade.
Les deux sœurs s’étaient retrouvées à gérer ses affaires.
De l’argent avait disparu d’un compte.
Pas une fortune.
Environ quarante mille euros.
Camille avait nié.
Claire avait découvert des virements vers une société liée au compagnon de Camille de l’époque.
Une dispute terrible avait éclaté.
Camille avait accusé Claire de vouloir lui voler sa famille, sa réputation, sa vie.
Claire l’avait dénoncée à leur mère.
Le compagnon avait disparu.
L’argent n’avait jamais été entièrement récupéré.
Et Camille avait coupé contact.
— Pourquoi ne m’as-tu jamais raconté ça ?
Claire répondit après un long silence.
— Parce que j’avais honte.
— De quoi ? Ce n’est pas toi qui avais pris l’argent.
— J’avais honte d’avoir une sœur capable de faire ça.
Je la regardai.
— Alors tu l’as effacée.
— Oui.
— Même de ta vie avec moi.
— Oui.
Cette réponse me fit mal.
Mais au moins, elle ne l’embellissait pas.
— Et votre mère ?
— Elle est morte il y a cinq ans.
— Camille est venue aux obsèques ?
— Non.
— Tu as eu des nouvelles ?
— Deux fois.
Un message après la naissance de Léa.
Puis un autre, trois ans plus tôt.
Après Bordeaux.
— Qu’est-ce qu’elle disait ?
Claire ferma les yeux.
— « Il m’a encore prise pour toi. »
J’ai senti un frisson.
— Encore ?
Claire ouvrit les yeux.
— C’est le mot qu’elle avait utilisé.
Je me figeai.
— Pourquoi « encore » ?
— Je ne sais pas.
— Tu ne lui as jamais demandé ?
— Si.
— Et ?
— Elle ne m’a jamais répondu.
Cette nuit-là, personne ne dormit.
Les policiers restèrent plusieurs heures.
Puis, vers trois heures du matin, un agent nous appela depuis le salon.
Ils avaient retrouvé la voiture de Claire.
Abandonnée à quinze kilomètres.
À l’intérieur :
son téléphone.
Son sac.
Et son alliance.
Posée soigneusement sur le siège conducteur.
Mais surtout…
un second téléphone.
Jetable.
Avec plusieurs photos.
Notre maison.
Léa à la sortie de l’école.
Claire au supermarché.
Moi devant mon bureau.
Des semaines d’observation.
Et des échanges avec un contact enregistré simplement :
M.
L’homme de la caméra.
Au début, les messages étaient pratiques.
Horaires.
Habitudes.
Portail.
Caméras.
Puis l’un d’eux me glaça.
M : Tu veux seulement lui faire peur. Rien de plus.
Camille : Je veux qu’elle comprenne ce que ça fait d’être remplacée.
Je regardai Claire.
— Remplacée par qui ?
Elle avait déjà compris.
— Moi.
Le lendemain après-midi, la police identifia « M ».
Je connaissais son nom.
Mathieu Renaud.
Ancien compagnon de Camille.
Le même homme avec qui l’argent avait disparu douze ans auparavant.
Ils s’étaient retrouvés.
Et ensemble, ils avaient préparé cette mise en scène.
Mais leur but n’était pas de nous tuer.
Ni de voler Léa.
Le plan était plus étrange.
Plus intime.
Camille voulait entrer dans la vie de Claire.
Porter ses vêtements.
Dormir dans notre maison.
Voir combien de temps je mettrais à remarquer.
Puis laisser Claire sortir.
Et lui montrer, selon ses propres mots, qu’elle était « remplaçable ».
Une vengeance nourrie pendant des années.
Mathieu, lui, avait une motivation plus simple.
L’argent.
Il avait appris que Claire avait hérité d’une partie du patrimoine de leur mère.
Et il espérait accéder à certains documents financiers pendant que Camille occupait sa place.
Voilà pourquoi Claire l’avait surprise dans mon bureau.
— Donc elle voulait rester combien de temps ? demandai-je à l’enquêteur.
— D’après les messages, quelques heures au départ.
— Seulement quelques heures ?
— Jusqu’à ce qu’elle récupère des documents et vous laisse des indices.
Je regardai Claire.
— Pourquoi t’avoir attachée ?
— Pour éviter qu’elle sorte trop tôt.
Puis l’enquêteur ajouta :
— Mais quelque chose a changé.
— Quoi ?
— La petite.
Léa.