« Dans mon bureau. »

« Et ta mère ? »

« Chez elle. »

Élodie est restée près de la porte pendant que nous entrions.

Sur le bureau, il y avait un dossier cartonné beige.

Julien l’a ouvert.

À l’intérieur, plusieurs photocopies de documents cadastraux, des estimations immobilières et une lettre adressée à une société de financement.

J’ai reconnu immédiatement le nom de l’entreprise de Julien.

Delmas Rénovation.

« Pourquoi les papiers de ta société sont-ils mélangés à ceux de ma maison ? »

Il a passé une main dans ses cheveux.

« Je ne savais pas que maman avait gardé tout ça. »

« Ce n’était pas ma question. »

Il a baissé la voix.

« Il y a six mois, j’ai parlé à maman de mes problèmes de trésorerie. »

Je l’ai fixé.

« Quels problèmes ? »

« Deux gros clients ont repoussé leurs paiements. J’avais peur de ne pas pouvoir régler les fournisseurs. »

« Et pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ? »

« Parce que tu avais déjà tellement fait pour moi. »

J’ai eu un rire sans joie.

« Alors tu en as parlé à ta mère ? »

« Elle m’a dit qu’elle connaissait quelqu’un qui pourrait nous aider à obtenir un financement. »

« En utilisant ma propriété comme garantie ? »

Il n’a pas répondu assez vite.

J’ai compris.

« Julien… »

« Elle m’avait assuré qu’on aurait simplement besoin d’une estimation. »

J’ai pris la lettre.

Elle évoquait une demande de financement professionnel, avec une proposition de garantie immobilière portant sur la bastide.

Une proposition incomplète.

Aucune hypothèque constituée.

Aucun accord signé de ma main.

Mais mon adresse était là.

Mon patrimoine était là.

Et je n’avais jamais été consultée.

« Tu as transmis ces documents ? »

« Seulement l’estimation et quelques renseignements. »

« Sans me demander ? »

« Camille, je pensais qu’on était une famille. »

Cette phrase m’a traversée comme une lame.

« Justement. Moi aussi. »

Il a essayé de prendre ma main.

Je l’ai retirée.

« Tu savais qu’elle préparait quelque chose avec ma maison ? »

« Je savais qu’elle parlait de financement. Pas de cette procuration. »

Je l’ai regardé longuement.

Je voulais le croire.

Une partie de moi voulait encore retrouver l’homme que j’avais épousé.

Mais l’homme devant moi avait laissé sa mère m’humilier, puis lui avait rendu un document suspect alors que je lui avais demandé de le protéger.

« Pourquoi lui as-tu donné le dossier hier soir ? »

Il s’est assis.

« Elle a paniqué quand je lui ai parlé du notaire. Elle disait que tu allais détruire ma société pour te venger. »

« Et tu l’as crue ? »

Il a fermé les yeux.

Ce silence était devenu sa manière préférée de répondre.

J’ai rangé les photocopies dans mon sac.

« Je vais consulter une avocate. Pour les documents. Et pour notre séparation. »

Sa tête s’est relevée brusquement.

« Notre séparation ? »

« Oui. »

« Camille, tu ne vas quand même pas mettre fin à notre mariage pour un gâteau ! »

Je l’ai regardé, incapable de croire ce que je venais d’entendre.

« Ce n’est pas une histoire de gâteau, Julien. »

Ma voix tremblait.

« C’est une histoire de confiance. Et je viens de découvrir que je ne peux plus compter sur toi. »

Il s’est mis à pleurer.

J’aurais voulu ressentir quelque chose.

De la compassion.

De la culpabilité.

Mais j’étais simplement épuisée.

Nous avons quitté la bastide avec deux valises.

Le lundi matin, j’étais dans le bureau de Maître Renaud avec une avocate, Maître Sophie Laurent.

Pendant presque deux heures, nous avons examiné les documents.

Le notaire avait effectué ses premières vérifications.

Aucune vente n’avait été engagée.

Aucune hypothèque n’avait été inscrite sur ma propriété.

Aucun acte authentique ne permettait à Françoise de disposer de mes biens.

J’ai enfin respiré.

Mais Maître Laurent a posé un doigt sur la copie de la procuration.

« Cela ne signifie pas qu’il ne s’est rien passé. »

Elle a examiné la signature.

« Nous allons demander la conservation de toutes les pièces et envisager un dépôt de plainte pour les faits susceptibles de constituer un faux et un usage de faux. »

Puis elle m’a demandé :

« Est-ce que Madame Delmas pouvait accéder à vos documents personnels ? »

J’ai hésité.

« Elle venait régulièrement à la maison. Elle avait même un double des clés. »

« Depuis quand ? »

« Presque trois ans. »

Maître Laurent a échangé un regard avec le notaire.

Je me suis souvenue de quelque chose.

En mars, Françoise avait insisté pour garder la bastide pendant notre absence.

Elle disait vouloir surveiller les artisans.

Et le 12 mars, précisément, elle savait que j’étais à Lyon.

J’ai murmuré :

« Elle avait accès à mon bureau. »

Ce soir-là, j’ai reçu un appel d’un numéro inconnu.

C’était un homme nommé Marc Vial, un conseiller en financement professionnel.

Il avait appris par Julien que je contestais les documents utilisés dans sa demande.

Sa voix était prudente.

« Madame Delmas, je souhaitais clarifier un point. Aucun financement n’a été accordé sur la base de votre propriété. »

« Mais vous avez reçu des documents ? »

« Des copies, oui. La demande n’a pas abouti, notamment parce que nous attendions votre accord personnel et des vérifications supplémentaires. »

« Qui vous les a envoyés ? »

Il a hésité.

« Votre belle-mère était notre interlocutrice initiale. Pour le reste, je ne peux pas vous communiquer tout le dossier sans procédure appropriée. »

Il m’a conseillé de passer par mon avocate.

J’ai raccroché, tremblante.

Françoise avait donc essayé d’aller plus loin qu’une simple estimation.

Elle avait présenté ma maison comme une solution de financement pour son fils.

Sans me le dire.

Et quand sa tentative avait échoué, elle avait continué à se comporter comme si la propriété appartenait à sa famille.