Je fermai les yeux.
« Combien cela nous a coûté ? »
« Environ quatre millions d’euros en dix-huit mois. »
Je relevai brusquement la tête.
« Quatre millions ? »
« Faux honoraires, prestations surévaluées, commissions et contrats qui n’ont jamais été exécutés complètement. »
Je restai silencieuse.
Adrian ne voulait pas seulement prendre le groupe.
Il était déjà en train de le vider.
Lentement.
Discrètement.
Comme quelqu’un qui retire une pierre d’un mur en sachant que personne ne remarquera le mouvement.
Je demandai :
« Et les preuves ? »
Julien tapota la clé.
« Tout est ici. »
« Il nous faut davantage. »
« Je sais. »
« Les originaux ? »
« Dans le coffre du service financier. »
« Faites-les protéger. »
Il me regarda.
« Et maintenant ? »
Je répondis :
« Maintenant, nous allons laisser Adrian croire qu’il a gagné. »
À dix heures trente, j’ai reçu une convocation.
Réunion exceptionnelle du conseil d’administration.
Objet :
Situation financière du groupe et mesures de sauvegarde.
J’ai souri.
Ils avaient commencé.
La réunion devait se tenir à quatorze heures.
À midi, Adrian m’appela.
« Tu as reçu la convocation ? »
« Oui. »
« Tu vas venir ? »
« Bien sûr. »
« Clara… »
Sa voix était douce.
Presque inquiète.
« Oui ? »
« Je pense que tu devrais prendre quelques jours de repos. »
Je ne répondis pas.
« Tu travailles trop depuis des années. »
« Je vais très bien. »
« Je ne suis pas sûr que tu sois en état de gérer la réunion. »
Je souris.
« Pourquoi ? »
Silence.
« Je te le demande comme ton mari. »
Je regardai par la fenêtre.
« Et moi, je te réponds comme présidente du groupe. Je serai présente. »
Il raccrocha.
Quelques secondes plus tard, mon téléphone vibra.
Un message.
Martin.
« Ne signe absolument rien. Même si tout le monde te dit que c’est urgent. »
Je répondis :
« Compris. »
Puis je rangeai mon téléphone.
À quatorze heures moins cinq, je suis entrée dans la salle du conseil.
Sept administrateurs étaient déjà présents.
Adrian était assis à l’autre extrémité de la table.
Il ne souriait pas.
À côté de lui se trouvait une femme que je n’avais jamais vue.
Elle ouvrit immédiatement un dossier.
« Madame, nous devons discuter de votre état de santé. »
Je m’assis.
« Je vous écoute. »
Elle posa devant moi plusieurs feuilles.
« Nous avons reçu des documents indiquant que vous êtes actuellement soumise à un traitement médical lié à un épuisement professionnel important. »
Je regardai les documents.
Ils semblaient authentiques.
Nom du médecin.
Signature.
Date.
Observations.
Mais quelque chose clochait.
Je pris une feuille.
« Qui vous a fourni cela ? »
Personne ne répondit.
Je regardai Adrian.
Il ne bougea pas.
« Qui ? »
Un administrateur répondit :
« Le document nous a été transmis par l’intermédiaire du service juridique. »
« Quel service juridique ? »
« Le cabinet que nous avons consulté. »
Je souris.
« Le cabinet engagé par Adrian ? »
Silence.
Je me tournai vers lui.
« Tu veux expliquer ? »
Il soupira.
« Clara, je ne voulais pas que les choses arrivent ainsi. »
Je ne dis rien.
Il continua :
« Je suis inquiet pour toi. »
« Je vais très bien. »
« Tu as été sous pression pendant des années. »
« Je vais très bien. »
« Tu as fait plusieurs erreurs récemment. »
Je le fixai.
« Lesquelles ? »
Il hésita.
« Des décisions financières contestables. »
« Lesquelles ? »
Il ne répondit pas.
Je souris.
« C’est bien ce que je pensais. »
L’avocate prit la parole.
« Madame, nous ne sommes pas ici pour vous attaquer. Nous devons protéger les intérêts de la société. »
« Alors parlons de la société. »
Je sortis un dossier.
« J’ai préparé quelques documents. »
Adrian changea immédiatement d’expression.
Je posai la première feuille.
« Voici les contrats signés avec la société Asteria Conseil. »
Puis une deuxième.
« Voici les paiements effectués. »
Une troisième.
« Et voici les coordonnées bancaires de la société. »
Je regardai les administrateurs.
« Vous savez qui est derrière Asteria Conseil ? »
Personne ne répondit.
Je posai une dernière feuille.
« Une société détenue par une personne liée à mon mari. »
Le silence fut total.
Adrian se redressa.
« Clara, ce n’est pas ce que tu crois. »
« Je n’ai encore rien dit sur ce que je crois. »
Je sortis un autre document.
« Voici les contrats de la deuxième société. »
Puis un autre.
« Et de la troisième. »
L’un des administrateurs pâlit.
« Quatre millions d’euros », dis-je.
« Quatre millions ont quitté le groupe sous forme de prestations qui n’ont jamais été réalisées à leur juste valeur. »
Adrian se leva.
« C’est faux. »
« Alors explique-les. »
« Je peux tout expliquer. »
« Parfait. Explique. »
Il resta silencieux.
Je regardai les sept administrateurs.
« Voilà pourquoi notre trésorerie est tendue. »
Puis je me tournai vers Adrian.
« Ce n’est pas une crise économique. »
Je marquai une pause.
« C’est une crise que quelqu’un a fabriquée. »
PARTIE 4 — LA PREMIÈRE CHUTE
La réunion dura près de trois heures.
Adrian essaya tout.
Il nia.
Puis il minimisa.
Puis il prétendit qu’il avait agi pour protéger l’entreprise.
Il affirma que les sociétés intermédiaires avaient été utilisées pour obtenir de meilleurs contrats.
Mais chaque fois qu’il avançait une explication, Julien apportait un document.
Une facture.
Un relevé.
Un courriel.
Une signature.
À dix-sept heures, les administrateurs n’avaient plus besoin de moi pour comprendre.
Ils avaient compris.
Adrian avait organisé une partie des dépenses.
Et certaines opérations semblaient avoir été conçues pour affaiblir volontairement la trésorerie du groupe.
Mais il restait une question.
Pourquoi voulait-il créer cette crise ?