À dix heures et demie, je passai les tests cognitifs du Docteur Vane. Je répétai des listes de mots, dessinai des cadrans d’horloge indiquant trois heures moins le quart, identifiai des formes géométriques et répondis à des questions sur l’actualité politique et financière. Le médecin, un homme rigoureux aux tempes argentées, signa le document de trois pages d’un paraphe vigoureux : « Faculté mentale intacte, autonomie décisionnelle parfaite, discernement absolu. Aucune trace de dégénérescence sénile ou de vulnérabilité pathologique. »
À midi, j’étais de retour chez moi.
Vanessa m’attendait dans l’entrée. Elle avait les bras croisés, le regard inquisiteur. « Où étais-tu ? Tu n’as pas préparé le déjeuner. »
Je la regardai en simulant une faiblesse que je ne ressentais plus. J’abaissai légèrement les épaules, laissai tomber mon sac sur une commode avec un soupir résigné.
« J’avais besoin de marcher », murmurai-je d’un ton monocorde. « J’ai pensé à tout ce que Daniel m’a dit. »
Elle s’approcha, l’œil brillant d’une lueur carnassière qu’elle tenta maladroitement de masquer sous un faux air compatissant. « Et alors ? Tu as compris que nous faisions cela pour la famille ? »
« J’ai appelé Harold Sterling, le notaire », répondis-je en baissant la tête. « Il m’a dit… il m’a dit que si Daniel risquait la prison ou la ruine, il fallait trouver une solution. Je ne veux pas voir mon fils détruit. »
Vanessa eut un infime mouvement d’épaules, une victoire silencieuse qu’elle ne put réprimer. « C’est très sage, Margaret. C’est la seule décision raisonnable. »
« Mais je ne signerai rien sur le coin d’une table », ajoutai-je en relevant des yeux mouillés de fausses larmes. « Harold a dit que c’était illégal et que la banque refuserait le document. Il a exigé que nous venions vendredi à quatorze heures. Il préparera les actes authentiques. Il veut que le conseiller en prêts soit présent, ou du moins qu’il transmette le dossier complet de déblocage des fonds. Daniel doit venir avec l’intégralité des relevés de créances. Harold s’assurera que l’argent du prêt parte directement aux créanciers pour lever les saisies immédiatement. »
Vanessa fronça légèrement les sourcils, méfiante par nature, puis le calcul reprit le dessus : qu’importait la manière, pourvu que le titre de propriété soit signé et que les cinq cent mille dollars soient débloqués.
« Très bien », dit-elle précipitamment. « J’appellerai le courtier. Il sera ravi de savoir que le dossier est régularisé par un officier ministériel. Tu vois, Margaret ? Quand tu es raisonnable, tout le monde peut s’entendre. »
Elle monta l’escalier quatre à quatre pour annoncer la nouvelle à Daniel. Depuis le vestibule, j’entendis leurs chuchotements excités, puis un rire étouffé de Vanessa : « Je te l’avais dit. La vieille a eu peur de l’hospice. »
Mes poings se serrèrent si fort dans les poches de mon manteau que mes ongles s’enfoncèrent dans ma chair jusqu’au sang. Frank avait raison : on ne négocie pas avec les loups. On prépare le piège.
PARTIE 5 : LE FESTIN DES CORBEAUX
Les trois jours qui précédèrent le vendredi furent les plus étranges de mon existence. Vanessa changea radicalement de comportement. Elle tenta de se montrer charmante, me préparant des infusions à la camomille que je m’empressais de jeter dans l’évier dès qu’elle avait le dos tourné. Elle remit même en place deux photographies sur la cheminée — mais pas celle de Frank, seulement une de Daniel enfant.
Daniel, lui, était incapable de soutenir mon regard plus de deux secondes consécutives. Quand nous étions seuls dans une pièce, il trouvait toujours un prétexte pour fuir dans le jardin ou dans sa voiture. L’argent sale a cette particularité : il rend les lâches encore plus petits qu’ils ne le sont déjà.
Le jeudi soir, je surpris une conversation téléphonique entre Vanessa et sa sœur, depuis la buanderie. Sa voix était perçante à travers la cloison fine :
« Dès que l’acte est paraphé et que le premier versement de la marge de crédit est sur le compte séquestre, on fait démarrer les devis pour la séparation des étages. On va lui coller un petit deux-pièces au sous-sol aménagé avec une kitchenette basique. Comme ça, on loue le premier étage en Airbnb pour payer une partie des traites du prêt, et nous on garde tout le reste. Elle ne descendra même plus dans le jardin. De toute façon, elle ne tiendra pas deux ans à ce rythme-là… »
Mon cœur ne battait même plus vite. Il était devenu froid comme du basalte. La dernière goutte d’affection maternelle que j’avais gardée enfouie sous quarante-neuf ans de souvenirs d’enfance venait de s’évaporer totalement. Il ne restait devant moi que deux criminels froids, calculateurs et sans scrupules, prêts à me jeter dans une cave pour financer leur train de vie d’escrocs déchus.
Le vendredi matin, ils étaient prêts dès midi. Vanessa portait un tailleur élégant, comme pour une signature chez un banquier d’affaires. Daniel avait enfilé son costume sombre de cadre supérieur, mais ses chaussures étaient éraflées et sa cravate nouée de travers trahissait son anxiété viscérale.
« Tu as pris tes papiers d’identité, Margaret ? » me demanda Vanessa avec un empressement presque fébrile.
« Tout est dans mon sac », répondis-je doucement.
Nous prîmes leur voiture. Le trajet jusqu’au centre-ville se fit dans un silence sépulcral, seulement troublé par la voix du GPS et la respiration sifflante de Daniel qui tambourinait nerveusement sur le volant.
À treize heures cinquante-cinq, nous gravîmes les marches du cabinet de Maître Sterling.
La secrétaire nous fit entrer immédiatement dans la grande salle de conférences du deuxième étage. C’était une pièce majestueuse, ornée de boiseries sombres et dominée par un portrait à l’huile du fondateur du cabinet. Sur la table massive étaient disposés plusieurs dossiers épais marqués de sceaux rouges, des verres d’eau et une série de stylos à bille métalliques.
Un homme d’une quarantaine d’années, en costume trois pièces étriqué et tenant une mallette de cuir noir entre ses genoux, était déjà assis au bout de la table.