« Margaret. Venez au chaud. Qu’est-ce qui se passe ? »

Dans son bureau capitonné, entouré de registres de cuir reliés qui sentaient la cire et le papier ancien, je lui racontai tout. Du premier jour de leur emménagement jusqu’à la menace de mise sous tutelle prononcée par Vanessa la nuit précédente. Je sortis la feuille trouvée derrière l’imprimante et le message laissé sur mon répondeur téléphonique.

Harold examina le document avec une moue de profond dégoût. Il ajusta ses lunettes et posa la feuille sur son buvard.

« C’est un travail grossier mais dangereux », dit-il en levant les yeux vers moi. « Ce modèle est téléchargeable en ligne. Si Daniel avait réussi à vous faire signer cela devant un notaire marron ou un officier d’état civil peu scrupuleux sous prétexte d’une simple formalité d’assurance, il aurait été copropriétaire à cinquante pour cent. Dès lors, il aurait pu introduire une action en partage ou hypothéquer sa quote-part pour couvrir ses dettes. Et avec une créance de quatre cent mille dollars non honorée, les créanciers auraient fini par forcer la vente judiciaire de la totalité de la maison pour récupérer leur dû. »

« Et la menace de tutelle ? » demandai-je, les lèvres serrées. « Peuvent-ils me faire enfermer, Harold ? Peuvent-ils prétendre que je perds la tête ? »

Harold posa ses deux avant-bras massifs sur la table et plongea son regard dans le mien.

« Pas tant que je respirerai, Margaret. Mais nous ne pouvons pas nous contenter de jouer les victimes passives. S’ils sont désespérés par des dettes financières, ils sont capables de tout. Il faut leur couper l’herbe sous le pied avant qu’ils ne fabriquent de faux témoignages ou ne montent un dossier médical biaisé avec un médecin complaisant. Vous devez comprendre une chose : la loi protège le propriétaire, mais la loi exige de la clarté. Tant qu’ils dorment sous votre toit sans bail officiel, ils peuvent revendiquer un statut d’occupants de fait difficile à déloger sans une procédure d’expulsion de dix-huit mois. »

« Dix-huit mois avec eux chez moi ? » m’écriai-je, horrifiée. « Je serai morte avant la fin de l’hiver ! »

« Non », fit Harold avec un petit sourire froid qui transforma ses rides en sillons d’acier. « Vous ne serez pas morte. Parce que nous allons utiliser leurs propres armes : leur avidité et leur panique. »

PARTIE 4 : LA MANŒUVRE DU VIEUX NOTAIRE

Harold décrocha son combiné téléphonique et composa un numéro interne. « Sarah, apportez-moi le dossier successoral de Frank Miller, s’il vous plaît. Boîte 2003. Et faites monter deux attestations de capacité juridique complète rédigées en la forme solennelle. »

Il se tourna de nouveau vers moi. « Margaret, première étape : nous allons vous faire examiner aujourd’hui même, à dix heures et demie, par le Docteur Vane, chef du service de neurologie et expert assermenté auprès des tribunaux civils. Il rédigera un certificat d’aptitude cognitive totale et irréfutable. Aucune manœuvre de mise sous tutelle ne pourra tenir après cela. Tout magistrat rejettera leur dossier d’office avec réprimande. »

« Très bien », dis-je, sentant un premier poids se détacher de mes épaules. « Et pour la maison ? »

« Pour la maison, nous allons la rendre totalement intouchable pour eux, pour toujours. Nous allons créer une fiducie révocable à gestion exclusive, doublée d’un démembrement de propriété sous mandat de protection future strict. En clair : vous transférez la propriété du bien à un trust légal dont vous êtes la seule administratrice vivante avec les pleins pouvoirs d’usage, et je suis désigné comme tiers protecteur indépendant en cas d’incapacité. Même si Daniel avait votre signature, même s’il obtenait un jugement contre vous, le bien ne lui appartiendrait jamais et ne pourrait être saisi par aucun de ses créanciers personnels. La maison devient un coffre-fort d’acier. »

« Et comment les faire sortir de chez moi ? »

Harold se cala dans son fauteuil. Son sourire s’élargit, sans aucune chaleur cette fois.

« C’est là que réside la beauté du droit immobilier. Vous m’avez dit qu’ils ont fait transférer leur courrier officiel à votre adresse ? Qu’ils ont reçu des courriers d’organismes de crédit et d’huissiers chez vous ? »

« Oui. Depuis un mois. »

« Parfait. Vanessa croyait établir une résidence principale pour rendre leur expulsion complexe. Mais elle a commis une erreur fatale. En déclarant cette adresse à leurs créanciers sans votre accord écrit de domiciliation commerciale ou d’hébergement officiel, ils ont exposé cette adresse aux notifications de justice. J’ai un ami très bien placé au greffe du tribunal de commerce. Les créanciers de Daniel recherchent désespérément des actifs localisables. S’ils découvrent que Daniel et Vanessa tentent une opération frauduleuse pour dissimuler leur train de vie ou organiser leur insolvabilité en utilisant le patrimoine d’un tiers, ils engageront une procédure pénale pour tentative d’organisation frauduleuse d’insolvabilité. »

Harold prit une feuille blanche et un stylo plume.

« Margaret, vous allez retourner chez vous. Vous ne direz rien de notre entrevue. Vous allez vous comporter comme une femme ébranlée qui commence à céder sous la pression. Vous leur direz que vous avez réfléchi, et que vous êtes prête à signer l’acte de cession de droits pour sauver votre fils de la ruine… à une seule condition. »

« Quelle condition ? » demandai-je, le souffle court.

« Que la signature officielle ait lieu ici même, dans mon cabinet, ce vendredi à quatorze heures, en présence de leur conseiller bancaire et des pièces justificatives de leurs dettes, afin que nous puissions régler directement les créanciers sans que Daniel ne dilapide l’argent une seconde fois. »

« Pourquoi ferais-je cela, Harold ? C’est leur donner exactement ce qu’ils veulent ! »

« Non », répondit Harold en plantant son regard dans le mien. « C’est leur tendre le piège dans lequel ils vont s’enfermer d’eux-mêmes. Laissez-moi faire. Faites-moi confiance. Pour Frank. »