Mon voisin lut.
« Si mes fils découvrent un jour la vérité, qu’ils sachent que je n’ai pas abandonné ma famille. J’ai essayé de les protéger. Julien doit disparaître. Marc doit croire qu’il est mort. C’est la seule façon de garder Marc en vie. »

Le papier trembla entre ses doigts.

— Pourquoi moi ?

Son frère répondit :

— Parce que tu étais le seul qu’ils ne surveillaient pas.

— Qui ?

— Des hommes qui travaillaient avec notre père.

— Dans quoi ?

Son frère hésita.

— Dans quelque chose qui n’aurait jamais dû exister.

Mon voisin se rapprocha.

— Dis-moi.

— Notre père n’était pas seulement comptable.

— Je le sais.

— Non. Tu ne sais rien.

Il prit une inspiration.

— Il travaillait pour une société qui transférait de l’argent entre plusieurs entreprises. Des sociétés écrans. Des comptes à l’étranger. Des contrats falsifiés.

Mon voisin sentit son visage se vider de ses couleurs.

— De l’argent volé ?

— Des dizaines de millions.

— Et papa était impliqué ?

— Au début, oui.

— Au début ?

— Puis il a voulu arrêter.

Son frère regarda la photographie.

— C’est à ce moment-là qu’ils ont commencé à avoir peur.
PARTIE 4 — VINGT ANS DANS L’OMBRE
Julien Morel avait passé vingt ans à vivre sous un faux nom.

Pendant les premières années, il n’avait même pas le droit de contacter son frère.

Il avait vécu dans plusieurs villes.

Il avait changé de métier.

Il avait appris à ne jamais utiliser deux fois le même téléphone.

Il avait même évité les réseaux sociaux.

Mais surtout, il avait surveillé.

Il avait surveillé les hommes qui avaient détruit sa famille.

Et il avait attendu.

— Pourquoi revenir maintenant ?

Julien baissa les yeux.

— Parce qu’ils ont retrouvé ta trace.

Mon voisin ne répondit pas.

— Depuis combien de temps ?

— Trois semaines.

— Et tu ne m’as rien dit ?

— Si je t’avais appelé, ils auraient su que j’étais vivant.

— Alors pourquoi ce matin ?

Julien le fixa.

— Parce que je n’avais plus le choix.

Il lui tendit la feuille manuscrite.

— Notre père avait caché quelque chose.

— Quoi ?

— Une liste.

— Quelle liste ?

— Les noms des personnes qui ont participé au système.

Mon voisin fronça les sourcils.

— Et cette liste est dans le coffre ?

— Non.

— Où est-elle ?

Julien désigna le lac.

— Là-dessous.

Mon voisin regarda l’eau.

Le brouillard commençait à se dissiper.

— Tu plaisantes ?

— Non.

— Pourquoi dans le lac ?

— Parce que personne ne cherchait là.

Julien expliqua alors que leur père avait prévu deux copies des preuves.

La première avait disparu.

La seconde avait été placée dans une boîte métallique étanche, attachée à une ancienne structure de béton au fond du lac.

Mais avant de pouvoir la récupérer, leur père était mort.

Du moins, c’était ce que tout le monde croyait.

— Attends.

Mon voisin s’arrêta.

— Tu viens de dire que papa est mort.

Julien ne répondit pas immédiatement.

— Oui.

— Mais tu viens aussi de dire qu’il a préparé cette cachette.

— Il l’avait préparée avant sa mort.

— Alors comment savais-tu qu’elle existait ?

Julien regarda son frère.

— Parce qu’il me l’a dit.

— Quand ?

— Trois jours après l’accident.

Le monde sembla s’arrêter.

— Papa était vivant ?

Julien acquiesça.

— Pendant combien de temps ?

— Six jours.

— Et tu ne me l’as jamais dit ?

— Je n’en avais pas le droit.

— Qui t’en empêchait ?

Julien répondit doucement :

— Lui.

Mon voisin recula.

— Papa ?

— Il savait qu’il allait mourir.

— Comment ?

— Parce qu’il était malade.

Il sortit une vieille photo de sa poche.

Un homme plus âgé se tenait dans une chambre d’hôpital.

Le visage était amaigri.

Mais il n’y avait aucun doute.

C’était leur père.

Au dos de la photo, une date.

20 OCTOBRE 2006.

Six jours après l’accident.

Mon voisin sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Pourquoi personne ne m’a dit ?

— Parce que papa voulait que tu aies une vie normale.

— Et toi ?

Julien sourit tristement.

— Moi, j’étais déjà condamné.
PARTIE 5 — LA MAISON VIDE
Ils quittèrent le lac avant que quelqu’un ne revienne.

Julien fut transporté discrètement dans une ancienne maison appartenant à un ami de leur père.

La maison était vide depuis des années.

Les volets étaient fermés.

Les meubles recouverts de draps.

Dans une petite pièce à l’arrière, Julien s’allongea.

Il était épuisé.

Mon voisin resta debout devant lui.

Pendant vingt ans, il avait imaginé mille fois les dernières secondes de son frère.

Il l’avait imaginé brûlé dans une voiture.

Il avait assisté à ses funérailles.

Il avait conservé une photographie de lui dans son portefeuille.

Et maintenant, cet homme respirait devant lui.

— Pourquoi le coffre ?

Julien répondit après un long silence :

— Parce que je savais que tu le trouverais.

— Tu savais ?

— Oui.

— Comment ?

— J’ai observé ta routine pendant plusieurs semaines.

Mon voisin le fixa.

— Tu me suivais ?

— Je voulais être certain que tu étais en sécurité.

— Et la bombe ?

— Un faux dispositif.

— Et le compte à rebours ?

— Un mécanisme conçu pour te faire paniquer.

— Donc tout était prévu.

Julien secoua la tête.

— Pas tout.

— Qu’est-ce qui n’était pas prévu ?

Il regarda son frère.

— La voiture.

Mon voisin se figea.

— Quelle voiture ?

— Celle que tu as vue au lac.

Un silence.

— Ce n’était pas moi.

À cet instant, quelque chose frappa contre la fenêtre.

Les deux hommes se retournèrent.

Rien.

Julien se leva difficilement.

— On doit partir.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils savent où nous sommes.

Une seconde plus tard, la lumière s’éteignit.

Puis toutes les portes de la maison claquèrent en même temps.