Le laboratoire de développement se trouvait au troisième sous-sol, une forteresse de béton armé et de cloisons en verre trempé conçue pour isoler les instruments sensibles de toute interférence magnétique extérieure. Lorsque l’ascenseur s’ouvrit dans un chuintement étouffé, l’odeur d’ozone et de climatisation forcée nous sauta au visage. Les couloirs étaient baignés dans la lumière blafarde des veilleuses de secours.
Au sol, près du sas d’entrée des salles blanches, l’un des gardiens de nuit gisait inconscient, un filet de sang coagulé sur la tempe. Marcus s’agenouilla rapidement, vérifia son pouls et me fit signe : vivant, assommé à bout portant. Ethan n’était pas venu seul ; ou alors, sa fureur avait décuplé sa force brutale.
Je poussai la porte battante de la salle des serveurs. Le vrombissement assourdissant des tours de refroidissement emplissait l’espace.
Au centre de la pièce, éclairé par la lueur bleutée des moniteurs muraux, Ethan Caldwell se tenait debout devant la baie principale. Il avait ôté sa veste de costume, ses manches de chemise étaient retroussées sur ses bras musclés, et son visage portait les stigmates de la chute : ses cheveux étaient en désordre, ses yeux brillants d’une folie fiévreuse, et la trace de transpiration sur son col trahissait la panique d’un criminel qui compte ses dernières secondes.
À ses côtés se trouvait un technicien extérieur, le visage dissimulé sous une casquette, occupé à brancher une station de transfert portable directement sur les matrices d’Aether.
« Tu as toujours eu cette fâcheuse tendance à ne pas savoir quand une partie est terminée, Clara », lança Ethan sans même sursauter, sa voix coupante s’élevant au-dessus du bruit des ventilateurs.
Marcus avança la main vers son étui d’épaule, mais l’homme à la casquette sortit aussitôt un revolver compact de son blouson, le pointant directement sur la poitrine du détective.
« Reculez », ordonna le complice d’une voix sèche. « Les mains bien en vue sur la console. »
Marcus hésita, jaugea la distance, puis leva lentement les mains en me jetant un regard d’avertissement. Je restai immobile, à cinq mètres d’Ethan, les yeux rivés sur ses mains qui pianotaient frénétiquement sur le clavier tactile.
« Tu crois sincèrement que Julian Cross va t’aider à t’en sortir ? » dis-je d’un ton froid, sans laisser transparaître le moindre tremblement. « Dès que tu lui auras livré le code source, tu ne seras plus qu’un témoin gênant pour Nexura. Un homme inculpé au pénal, poursuivi par le gouvernement fédéral. Ils te jetteront aux loups dès la première assignation. »
Ethan lâcha un rire bref, hystérique, qui résonna lugubrement contre les parois vitrées.
« Tu penses encore comme une héritière choyée qui croit que les règles s’appliquent à tout le monde ! » cracha-t-il en se tournant vers moi. « Cross a déjà affrété un jet privé à Teterboro. Demain matin, ces brevets seront enregistrés sous une holding domiciliée à Singapour, inaccessible aux tribunaux américains. Et moi, je serai assis sur une plage avec cinquante millions de dollars sur un compte chiffré. Tu as voulu faire ton numéro d’héroïne dans cette église, Clara ? Tu as voulu me détruire devant ma propre mère ? Tu n’as réussi qu’à accélérer l’inévitable. »
« Tu as détruit ta vie tout seul, Ethan », répondis-je en avançant d’un pas, ignorant le geste de menace du tireur. « Tu as passé des années à prétendre être un génie de la finance, alors que tu n’es qu’un voleur sans envergure, incapable de créer la moindre chose par toi-même. Tu n’as pas pu supporter que mon père voie clair dans ton jeu dès le premier jour. »
Ces mots eurent l’effet d’un électrochoc. Ethan s’arrêta net. Son visage se contracta dans une grimace de haine pure.
« Ton père ? » siffla-t-il, s’approchant de la console centrale. « Ce vieux fou sénile ne voyait rien du tout ! Il passait son temps à me mépriser, à me traiter comme un comptable de bas étage qui n’entendait rien à sa prétendue ‘mission pour l’humanité’. Il méritait ce qui lui est arrivé ! »
Le temps sembla soudain s’arrêter dans la salle des serveurs. Le bourdonnement des machines s’évanouit derrière le battement sourd de mes tempes.
« Qu’est-ce que tu viens de dire ? » murmurai-je, chaque mot pesant comme du plomb.
Ethan réalisa trop tard ce que la colère venait de lui faire lâcher. Ses yeux oscillèrent une seconde, puis, voyant l’avancement du téléchargement à l’écran — 82 % —, une arrogance morbide reprit possession de ses traits.
« Tu croyais vraiment que son cœur avait lâché tout seul dans ce laboratoire, il y a huit mois ? » ricana-t-il, cherchant visiblement à m’asséner le coup le plus destructeur possible. « Daniel Hartwell n’aurait jamais signé l’accord préliminaire de partenariat s’il était resté en vie. Il refusait de me laisser entrer au capital. Chaque soir, il prenait son traitement contre l’arythmie dans son bureau. Il a suffi d’échanger les gélules de son pilulier pendant deux semaines. Une dose insuffisante pour une crise brutale, juste assez pour provoquer une défaillance progressive et indétectable lors d’une autopsie de routine sur un homme de soixante-cinq ans surmené. »
Un frisson glacial me paralysa des pieds à la tête. Mon père n’était pas mort d’épuisement professionnel. Il avait été méthodiquement assassiné, empoisonné à petit feu dans son propre sanctuaire par l’homme que j’avais laissé entrer dans nos vies, l’homme dont j’avais accepté la bague.
La douleur qui m’envahit alors fut si violente qu’elle aurait pu me briser les genoux. Mais au fond de cette noirceur, une flamme différente s’alluma : une fureur pure, calculée, implacable. Je compris instantanément pourquoi Ethan se sentait si invulnérable pour faire un tel aveu : dans son esprit, ni Marcus ni moi ne devions quitter ce sous-sol vivants. Le complice armé n’était pas seulement là pour surveiller le transfert ; il était là pour exécuter le nettoyage final.
« Tu es un monstre », dis-je d’une voix presque inaudible.