L’après-midi même du mariage avorté, alors que les sirènes des voitures fédérales s’éloignaient de St. Matthew et que les premiers articles de la presse à scandale inondaient les fils d’actualité, je me trouvais enfermée dans le bureau d’angle du quarantième étage du siège de Hartwell Medical Systems. Marcus Reed, mon détective, était assis en face de moi, les yeux cernés par des semaines de filature, tandis que mon avocat d’affaires, Maître Alistair Vance, faisait les cent pas sur le parquet ciré, son téléphone portable collé à l’oreille.

Mon reflet dans les baies vitrées me renvoyait une silhouette presque spectrale. J’avais retiré ma robe de mariée pour enfiler un tailleur pantalon en laine sombre, mais je n’avais pas encore trouvé le courage d’effacer totalement le fard qui masquait mal l’hématome sur ma mâchoire. La lèvre fendue me brûlait à chaque gorgée d’eau. Pourtant, à l’intérieur de ma poitrine, le tremblement de la chapelle avait cessé. Il avait laissé la place à une lucidité froide, tranchante comme un scalpel chirurgical.

« Les procureurs ont lancé les mandats de perquisition pour les bureaux du fonds d’investissement de Caldwell », annonça Vance en raccrochant enfin. « Mais Ethan a payé sa caution une heure à peine après son interpellation. Sa mère a mobilisé les comptes de sa fondation privée pour déposer les cinq millions exigés en liquide. Il est dehors, Clara. Libre de ses mouvements sous surveillance électronique minimale. »

« Il ne restera pas assis à attendre son procès », dis-je d’une voix sourde. « Je le connais. Il est persuadé que je lui ai volé sa gloire. Ethan ne supporte pas l’idée de perdre contre quelqu’un qu’il considérait comme un pion. »

« Il y a pire », intervint Marcus en étalant sur ma table en acajou une série de photographies prises quelques heures auparavant. « Regardez qui est venu chercher Ethan à la sortie du tribunal d’arrondissement. »

Sur le papier glacé, sous la bruine new-yorkaise, Ethan montait à l’arrière d’une berline noire aux vitres teintées. Au volant se trouvait Julian Cross.

Mon cœur manqua un battement. Julian Cross n’était pas un simple gestionnaire de capitaux ; c’était le directeur des opérations de Nexura BioTech, notre principal rival sur le marché des technologies neurochirurgicales. Mon père avait rejeté par trois fois leurs propositions d’achat hostiles, affirmant que Nexura était prête à sacrifier la sécurité clinique des patients sur l’autel de rentabilités boursières trimestrielles.

« Qu’est-ce qu’Ethan a à voir avec Nexura ? » murmurai-je, une angoisse glaciale me nouant le ventre.

« Quand vous avez fait éclater l’affaire à l’église, vous avez coupé l’accès d’Ethan aux liquidités de Hartwell », expliqua Marcus en pointant du doigt les dossiers d’immatriculation du véhicule. « Mais Ethan n’était pas seul dans cette manœuvre. Il n’a pas seulement détourné de l’argent pour combler les déficits de son propre fonds. Il servait de cheval de Troie pour Nexura. Depuis six mois, il téléchargeait systématiquement les données de développement du Projet Aether—votre dernière génération de sondes microchirurgicales destinées à opérer les tumeurs cérébrales inopérables. »

La pièce sembla perdre toute sa chaleur. Le Projet Aether était le grand œuvre de Daniel Hartwell, le chef-d’œuvre pour lequel mon père avait sacrifié ses nuits et la fin de sa santé. Ces sondes utilisaient une technologie de guidage neuronal inédite, un brevet mondial dont la phase finale de test sur modèle humain venait tout juste d’être validée par l’agence du médicament. Si Nexura mettait la main sur ce code source avant que notre dépôt international ne soit consolidé, Hartwell Medical Systems ne perdrait pas simplement des millions : l’entreprise coulerait, vidée de sa substance intellectuelle, et l’héritage de mon père deviendrait la propriété exclusive de prédateurs sans scrupules.

« Les serveurs sécurisés du sous-sol », lâchai-je soudain en me levant d’un bond. « L’accès au laboratoire R&D nécessite une clé physique d’authentification biométrique. Mon père en avait une, j’ai la mienne… et la troisième était conservée dans le coffre-fort de la présidence pour les auditeurs externes. »

« Le coffre dont Ethan connaissait la combinaison depuis qu’il s’était installé dans vos bureaux », conclut Vance avec gravité.

Avant que quiconque ne puisse ajouter un mot, l’alarme silencieuse du centre de recherche clignota en rouge écarlate sur l’écran de mon terminal de bureau. Un message automatique du système de sécurité apparut : Violation du périmètre niveau 4 – Accès autorisé par identifiant administrateur Caldwell, E.

Il était 21 heures passées. L’immeuble était désert en dehors du personnel de sécurité de nuit.

« Il est là-bas », dis-je, mes doigts se resserrant sur le rebord de la table jusqu’à ce que mes jointures blanchissent. « Il n’a pas fui le pays. Il est venu voler la seule chose qui lui permettra de négocier son impunité avec Nexura. »

« Nous appelons la police immédiatement », déclara Alistair en attrapant son téléphone.

« Non », répliqua Marcus en bloquant la main de l’avocat. « Les officiers mettront quinze minutes à monter. S’il utilise un script d’effacement après téléchargement, les données auront disparu, et les sauvegardes locales seront corrompues. Vous connaissez les systèmes de votre père, Clara. Aether est conçu pour s’autodétruire en cas de transfert suspect non sécurisé pour éviter l’espionnage industriel. Si Ethan force le protocole sans la clé de désactivation mère, il effacera dix années de recherche en quelques minutes. »

« Je descends », dis-je sans hésiter une seconde.

« Vous ne pouvez pas faire ça, c’est de la folie ! » protesta Alistair. « Cet homme vous a agressée ce matin même ! Il n’a plus rien à perdre ! »

« Et moi, je n’ai plus peur de lui », répliquai-je en croisant le regard de Vance. « Mon père n’a pas passé sa vie à sauver des inconnus pour que je regarde un parasite brûler ses créations depuis un bureau capitonné. Marcus, vous venez avec moi. Alistair, bloquez les ascenseurs de service et prévenez l’unité de cybercriminalité fédérale. Qu’ils encerclent le bâtiment par les parkings sous-terrains. »