« Vous pensiez vraiment sortir vivante de cette pièce avec ces papiers, Vivian ? Vous avez toujours été trop fière pour votre propre bien. Elena tenait cela de vous. Elle n’a pas voulu négocier non plus. Elle croyait que la vérité avait une valeur marchande supérieure au pouvoir. Elle est morte au fond d’un ravin de boue. Vous allez simplement la rejoindre. Une crise cardiaque due au choc émotionnel, suivie d’une malencontreuse chute dans le bassin d’ornement… Personne ne s’étonnera qu’une femme de votre âge perde pied dans l’obscurité. »
« Tu devrais peut-être vérifier tes arrières avant de prononcer un verdict, Julian. »
La voix qui venait de retentir depuis le fond de l’antichambre ne tremblait pas. Elle était rauque, brisée par la fureur et la stupéfaction la plus totale.
Julian Vance pivota sur ses talons, le canon baissé par réflexe.
Sur le seuil du bureau se tenait Grant.
Il était trempé par la pluie battante, son pardessus encore couvert de gouttelettes scintillantes, son sac de voyage à ses pieds. Il n’était pas à Boston. Ses doutes sur les bilans l’avaient poussé à louer une voiture et à traverser la tempête pour confronter sa femme cette nuit même. Il était entré par la porte principale restée entrouverte après la fuite de Camille à l’étage. Il avait tout entendu. Les aveux sur Elena, le complot financier, le piège tendu, et l’enfant qui n’était pas le sien.
Dans la main droite de Grant brillait le lourd tisonnier en fer forgé qu’il venait d’arracher au foyer du salon.
« Grant… » murmura Vance, reculant d’un pas imperceptible, son visage perdant toute sa superbe couleur hâlée pour devenir livide comme un linceul. « Ce n’est pas ce que tu crois. Laisse-moi t’expliquer… Vivian est folle, elle a monté cette machination pour… »
« Ferme ta gueule, Julian. »
Grant avançait d’un pas lourd, mécanique, les veines de son cou gonflées par une rage destructrice. « Tu as tué Elena. Tu as couché avec ma femme dans mon lit. Tu as mis un bâtard sous mon toit pour me voler mon entreprise. Et tu oses me parler d’explication ? »
« Ne t’approche pas ! » hurla Vance en levant son arme, paniqué, perdant tout contrôle face à la carrure massive de celui qu’il avait toujours considéré comme un pantin docile. « Je tire, Grant ! Je te jure que je tire ! »
Le coup de feu déchira le silence de la nuit.
La détonation fut assourdissante dans l’espace clos du bureau. Mais la balle ne toucha pas sa cible. Au moment précis où le doigt de Vance pressait la détente, Vivian, avec l’énergie du désespoir, s’était jetée de tout son poids contre le bras armé de l’avocat. Le projectile alla se loger dans le coffrage de chêne de la bibliothèque, faisant pleuvoir des échardes et de la poussière de plâtre.
L’instant d’après, Grant fondait sur Vance comme une bête sauvage.
Le tisonnier vola à terre dans la violence de l’impact. Les deux hommes s’écrasèrent contre le grand bureau d’acajou, renversant la lampe verte, les dossiers et les encriers. Vance, plus maigre mais désespéré, tenta de retourner son arme contre la gorge de Grant, mais ce dernier lui broya le poignet contre le marbre de la cheminée dans un craquement sec. L’arme glissa sur le plancher et disparut sous une bergère.
Grant ne s’arrêta pas. Aveuglé par le souvenir de son épouse disparue, par des mois de trahisons et d’humiliations qu’il mesurait seulement maintenant, il rouait son ancien ami de coups sourds et dévastateurs. Vance ne criait plus ; il râlait, le visage ensanglanté, ses mains impuissantes tentant de repousser la masse de son agresseur.
« Grant, arrête ! » cria Vivian en saisissant le bras de son gendre de toutes ses forces. « Arrête ! Si tu le tues maintenant, ils ont gagné ! Tu seras en prison pour meurtre et Piper n’aura plus personne ! Regarde-moi, Grant ! Elena ne voulait pas ça ! »
Le nom de sa fille agit comme une douche glacée.
Grant s’immobilisa, le poing suspendu en l’air, la poitrine haletante. Ses yeux écarquillés, injectés de sang, passèrent du visage défiguré de Vance à celui de sa belle-mère. La folie meurtrière reflua lentement de son regard, laissant place à un abîme de douleur et de dégoût indicibles. Il relâcha le col de l’avocat, qui retomba lourdement sur le tapis persan, gémissant dans son propre sang.
Des pas précipités dévalèrent les marches du grand escalier. Camille apparut dans l’embrasure de la porte, le visage décomposé par la terreur, serrant Arthur contre sa poitrine. En voyant Vance brisé au sol, le revolver sous le meuble et Grant debout au milieu des débris, un cri d’horreur s’échappa de ses lèvres.
« Grant… Mon Dieu, qu’est-ce qui s’est passé ? Il… il s’est introduit ici, j’ai eu si peur… » tenta-t-elle dans une dernière comédie grotesque, les larmes coulant sur son fard parfait.
Grant se tourna lentement vers elle. Il ne hurla pas. Il ne leva pas la main. Son regard était plus tranchant que le plus acéré des scalpels.
« Tais-toi, Camille, dit-il d’une voix sourde, presque inaudible. Pose cet enfant dans son berceau. Prends ton sac. Et ne remets jamais les pieds dans cette maison. Si tu es encore sur cette propriété quand la police arrivera, je ferai en sorte que tu sois inculpée de complicité d’assassinat au premier degré. »
Camille comprit que le jeu était définitivement terminé. Le masque tombait, ne laissant voir que la médiocrité d’une manipulatrice terrifiée par les barreaux d’une cellule. Elle fit un pas en arrière, serra les dents et remonta l’escalier à reculons, sans un regard pour l’homme étendu dans son sang à quelques mètres d’elle.
Vivian ne perdit pas une seconde. Sortant son téléphone, elle ne composa pas le numéro du commissaire corrompu Mercer. Elle appela directement le bureau régional de la police d’État et le procureur général du comté, un vieil ami de son défunt mari qui n’avait jamais toléré les manigances de Julian Vance.