L’orangerie était silencieuse comme un tombeau. L’odeur familière d’Elena – cire d’abeille, papier vergé, cuir tanné et lavande séchée – flottait encore entre les murs de briques nues. Vivian alluma sa lampe, dissimulant le faisceau sous ses doigts pour ne laisser filtrer qu’un halo ténu. Elle se dirigea vers le coin le plus sombre, là où reposait la presse à percussion en fonte. Sous l’établi, une planche de chêne sonnait creux.
Avec la lame d’un vieux ciseau à bois trouvé sur une étagère, Vivian fit levier. Le bois gémit doucement avant de céder. Dans la poussière gisait une boîte métallique scellée, ornée d’un simple ruban d’argent. Vivian l’ouvrit sans hésiter.
À l’intérieur ne se trouvaient ni bijoux ni lettres d’amour. C’était un dossier médical complet, épais, estampillé par un laboratoire génétique privé de Zurich, accompagné d’un carnet manuscrit relié en cuir bordeaux par Elena elle-même.
Vivian s’assit à même le sol froid, pointant la lumière sur les feuillets jaunis. Ses yeux parcoururent les lignes, et chaque mot sonna comme une détonation dans le silence nocturne.
Grant était stérile. Un diagnostic posé cinq ans plus tôt, à la suite d’un traitement lourd pour un lymphome précoce, gardé rigoureusement secret pour préserver les intérêts de son entreprise et sa position au conseil d’administration. Elena le savait. Mais Elena avait tout de même réussi à concevoir Piper grâce à un protocole d’insémination artificielle mené dans la plus stricte discrétion médicale avec un donneur anonyme sélectionné en Suisse.
Puis Camille était entrée dans la maison sous les traits d’une jeune stagiaire brillante en droit, recommandée par personne d’autre que Julian Vance. Six mois avant la mort d’Elena, Camille s’était déclarée enceinte. Grant, désireux de prouver sa virilité bafouée et aveuglé par le déni de sa propre stérilité, avait voulu croire à un miracle, un retour inexplicable de sa fertilité. Mais Elena, elle, n’était pas crédule.
Elle avait engagé un détective privé et récupéré en secret l’ADN du nourrisson à sa naissance, le comparant à celui de Julian Vance. Le résultat était sans équivoque : une correspondance de 99,9 %. Arthur était le fils de Julian et de Camille.
Mais la découverte la plus effroyable se trouvait dans les dernières pages du carnet d’Elena. L’écriture, d’ordinaire si soignée, y devenait tremblée, hachée par la terreur :
« Julian et Camille ne cherchent pas seulement à prendre la maison de Grant. Ils le dépouillent morceau par morceau. Julian utilise les fonds de la société de Grant pour blanchir des créances pourries du cartel de la côte Est. Si Grant apprend pour l’enfant, tout s’écroule. Julian sait que j’ai les rapports de Zurich. Il m’a souri ce matin devant l’école de Piper. Ce sourire n’était pas humain. Il m’a dit : “Les freins des voitures de collection sont parfois si capricieux sous la pluie, Elena.” Si je meurs, ce n’est pas un accident. Sauvez ma fille. Ne laissez pas Piper entre leurs mains. »
Vivian plaqua une main contre ses lèvres pour étouffer un sanglot rageur. Sa fille n’avait pas dérapé sur une nappe d’eau par imprudence. Elena avait été assassinée de sang-froid, éliminée pour que le secret d’une bâtardise et d’une faillite orchestrée ne soit jamais étalé au grand jour.
Soudain, un bruit de gravier crissa dehors.
Vivian éteignit sa lampe d’un geste instinctif. Par la verrière sale de l’orangerie, elle vit une silhouette masculine vêtue d’un long pardessus noir traverser la cour intérieure en direction de la porte de service du manoir. La lueur des lanternes de façade révéla son profil acéré, sa mâchoire carrée et ses tempes argentées. Julian Vance.
Il tenait une sacoche de cuir sous le bras et marchait avec l’assurance d’un homme qui se sait maître des lieux. Il n’utilisa pas de sonnette ; il sortit une clé de sa poche et ouvrit la lourde porte de chêne sans la moindre hésitation.
Vivian referma la boîte de métal, glissa les documents sous son imperméable et referma soigneusement la cachette. Son cœur battait la chamade, mais une étrange froideur, semblable à un acier trempé dans la glace, s’empara de son esprit. La tristesse s’était évaporée, consumée par une impérieuse soif de justice.
Elle quitta l’orangerie à pas de loup et s’approcha de la bâtisse principale. Les branches des marronniers masquaient son avancée. Elle connaissait cette maison par cœur : c’était elle qui avait aidé Elena à en choisir les rideaux, les moulures et les agencements dix ans plus tôt. Elle savait que la fenêtre de la bibliothèque, qui jouxtait le grand bureau, ne fermait jamais complètement à cause d’une crémone faussée par l’humidité.
Se hissant sur le rebord de pierre taillée avec une agilité que ses soixante ans ne laissaient pas soupçonner, Vivian se glissa à l’intérieur. L’odeur d’encaustique et de cigare froid flottait dans l’air. Elle traversa la bibliothèque sur la pointe des pieds, se dissimulant derrière les lourdes tentures de velours cramoisi qui séparaient les deux pièces par une porte à double battant restée entrouverte.
La scène qui se déroulait de l’autre côté était d’une clarté limpide.
Camille, vêtue d’une robe de chambre en soie crème, était assise sur le bord du bureau massif en acajou. Ses cheveux blonds retombaient négligemment sur ses épaules nues. Julian Vance se tenait debout devant elle, versant deux doigts de whisky dans un verre en cristal.
« Grant a téléphoné de Boston il y a une demi-heure, disait Camille d’une voix basse, où perçait une pointe de fébrilité. Il dit qu’il a des doutes sur les bilans trimestriels. Les auditeurs ont remarqué des transferts d’actifs vers une société offshore aux Caïmans. Il veut écourter son séjour et rentrer dès demain matin. »
Julian eut un petit rire sec, dépourvu de toute chaleur. Il but une gorgée de son alcool avant de poser son verre avec une lenteur calculée.