« Laisse-le rentrer. Il sera trop tard de toute façon. Les actes de transfert de propriété du domaine d’Oakridge au nom d’Arthur sont déjà enregistrés au greffe. Selon la clause de sauvegarde qu’il a signée sans lire le mois dernier, en cas de litige financier ou de mise en faillite personnelle de Grant, la totalité des biens fonciers revient au curateur légal du petit garçon. Et ce curateur, ma chère Camille, c’est moi. »
Camille frissonna légèrement, mais un sourire cupide étira le coin de ses lèvres.
« Et la vieille folle ? Vivian a emmené Piper ce soir. La gamine hurlait qu’elle voulait sa mère. Si Vivian commence à poser des questions sur les affaires d’Elena… »
« Vivian n’a aucun pouvoir, trancha Vance avec un mépris souverain. C’est une veuve isolée qui passe ses journées à pleurer sur ses rosiers. Si elle devient encombrante, je ferai réviser la garde de Piper. Une grand-mère instable qui kidnappe sa petite-fille en pleine nuit, ça ne fait pas bonne impression devant un juge des tutelles. Mercer s’occupera du dossier. Dans quarante-huit heures, nous aurons la tutelle pleine et entière sur Piper et sur la part d’héritage bloquée qui lui revient. »
« Tu as été parfait avec la voiture d’Elena, murmura Camille en passant une main possessive sur le revers du manteau de Vance. Personne n’a jamais su pour la durite de frein. Mais Grant commence à me peser, Julian. Jouer la jeune épouse éplorée et reconnaissante devient épuisant. »
« Sois patiente, répliqua Vance en l’attirant à lui d’un geste brusque. Dès que le dépôt de bilan sera prononcé, Grant ne sera plus qu’un homme ruiné et déshonoré. Un homme brisé qui prend une dose excessive de somnifères après la perte de sa première épouse et la faillite de son empire… Ça arrive tous les jours. Personne ne s’étonnera d’une issue tragique. »
Derrière son rideau de velours, Vivian sentit son sang se figer. Chaque syllabe prononcée dans cette pièce était un aveu d’assassinat prémédité et un complot visant à détruire ce qui restait de sa famille.
Elle savait ce qu’elle devait faire. Mais elle savait aussi qu’un faux mouvement signifierait sa propre mort dans ce bureau capitonné.
Vivian glissa sa main dans sa poche intérieure et sortit son téléphone portable. Avec une minutie infinie, retenant son souffle à en avoir mal aux poumons, elle enclencha l’enregistrement vocal et approcha l’appareil de l’interstice des portes battantes. Elle laissa l’enregistrement tourner pendant que Vance et Camille détaillaient le plan d’éviction de Grant, le faux testament d’Elena fabriqué par le clerc de Vance, et la falsification du carnet de santé d’Arthur pour faire concorder sa date de conception supposée avec les retours de voyage de Grant.
Mais soudain, un craquement sinistre retentit à l’étage.
Des pleurs d’enfant déchirèrent le silence nocturne. Arthur venait de se réveiller.
Camille se détacha vivement de l’avocat. « Je vais le recoucher avant que la nourrice ne se réveille. Reste là. On n’a pas fini de signer les procurations pour le transfert de Philadelphie. »
Elle quitta le bureau à pas pressés, laissant la porte ouverte sur le grand hall dallé de marbre. Julian Vance se rassit derrière le bureau de Grant, ouvrit sa sacoche de cuir et en sortit un parapheur de documents légaux, allumant la lampe de banquier à abat-jour vert.
C’était l’instant. L’unique fenêtre d’action.
Vivian savait qu’elle ne pouvait pas se contenter d’un enregistrement numérique. Vance avait le bras long ; ses avocats plaideraient l’irrecevabilité d’une capture clandestine, une manipulation d’intelligence artificielle ou un montage sonore. Il lui fallait le dossier original de transfert qu’il venait de poser sur le bureau, celui portant les fausses signatures d’Elena imitées avant son décès.
Mais alors qu’elle s’apprêtait à reculer pour regagner la bibliothèque et fuir, son talon heurta le pied en fonte d’un guéridon Napoléon III. Un vase en porcelaine de Saxe oscilla dangereusement avant de s’écraser sur le parquet avec un fracas assourdissant.
À l’intérieur du bureau, Julian Vance se figea net.
En un éclair, la main de l’avocat plongea sous son aisselle droite. Lorsqu’il se leva lentement, il tenait à la main un petit revolver de calibre discret, le canon pointé droit vers la porte entrouverte.
« Qui est là ? » lança-t-il d’une voix basse, sifflante et mortelle.
Vivian comprit que la fuite était impossible. Les portes de la bibliothèque grinçaient trop, et Vance avait l’avantage de la jeunesse et de l’arme.
Alors, avec toute la dignité glacée des femmes de sa lignée, Vivian écarta les rideaux de velours et entra dans la lumière crue de la lampe verte.
Vance écarquilla les yeux un quart de seconde, surpris, avant qu’un sourire carnassier ne déforme ses traits fins.
« Vivian. Quelle visite impromptue. Je ne vous savais pas l’habitude de vous introduire chez votre gendre par les issues de service. Où est votre sens des convenances bourgeoises ? »
« Mon sens des convenances est mort le jour où vous avez saboté la direction de la berline de ma fille, Julian, » répondit-elle d’une voix d’une régularité absolue, sans un tremblement, fixant le canon de l’arme sans ciller.
Vance baissa légèrement son pistolet, sans pour autant le ranger. Un ricanement sec s’échappa de sa gorge.
« Vous divaguez, Vivian. La douleur vous égare. Le rapport d’expertise a conclu à une vitesse excessive sur chaussée mouillée. Elena roulait trop vite. Elle était émotive, instable… comme vous ce soir. »
« Elena avait les tests ADN de votre fils bâtard, Julian. Elle avait les relevés de comptes de Zurich. Et j’ai tout retrouvé. Tout est là, » dit-elle en désignant d’un geste calme l’épais dossier calé contre sa poitrine. « Et votre conversation avec Camille est déjà enregistrée. »
Le visage de l’avocat se transforma. Le masque de notable poli et raffiné se fissura d’un coup pour laisser place à la férocité pure d’un prédateur aux abois. Il fit un pas vers elle, le canon de l’arme se relevant à hauteur de son cœur.