Anaïs a dû répondre financièrement de cette dégradation dans le cadre du règlement du dossier.
Pour les opérations bancaires et les faux documents, les conséquences ont été bien plus lourdes.
Une partie des sommes a été restituée.
D’autres ont fait l’objet d’un accord encadré par les procédures en cours.
Et surtout, les faits liés aux faux documents et à l’utilisation des fonds ont cessé d’être un secret familial.
C’est probablement ce qu’Anaïs supportait le moins.
Elle pouvait encore me traiter de jalouse.
Accuser maman de l’avoir abandonnée.
Dire à des cousins que Mathieu me manipulait.
Mais elle ne pouvait plus faire disparaître les relevés bancaires.
Maman et elle ne se sont pas parlé pendant près de cinq mois.
Puis Anaïs a envoyé une lettre.
Pas à moi.
À maman.
Je n’ai jamais demandé à la lire.
Maman m’en a seulement résumé une phrase.
« Elle dit qu’elle pensait que tu avais toujours tout, alors qu’elle devait arracher sa place. »
Je suis restée silencieuse.
C’était probablement la chose la plus sincère qu’Anaïs ait jamais admise.
Cela n’effaçait rien.
Mais pour la première fois, je comprenais peut-être ce sourire qu’elle avait eu devant ma robe.
Il ne s’agissait jamais vraiment de la robe.
Ni de mon bal de fin d’année.
Ni de mon ancien compagnon.
Ni de mes photos de fiançailles.
Anaïs avait passé une grande partie de sa vie à croire que ma joie était une preuve de son propre échec.
Et elle avait fini par vouloir détruire tout ce qu’elle pensait que je possédais.
Six mois après le mariage, Mathieu et moi sommes retournés au château.
Pas pour une cérémonie.
Juste pour déjeuner.
Le propriétaire nous avait invités.
Lorsque nous sommes passés devant la suite nuptiale, je me suis arrêtée.
La petite caméra noire était toujours au-dessus de la porte.
Mathieu l’a regardée.
« Tu réalises que cette chose a probablement sauvé ton dossier ? »
« Oui. »
« Tu étais vraiment parano. »
Je lui ai donné un coup d’épaule.
Il a ri.
Puis le propriétaire m’a remis une boîte.
À l’intérieur se trouvait un morceau de dentelle ivoire encadré.
J’ai immédiatement reconnu la broderie.
« Éléonore m’a demandé de vous donner ça. »
Une petite partie intacte de ma première robe.
Pas assez grande pour être réutilisée.
Mais suffisamment pour que je reconnaisse les minuscules perles cousues à la main.
Je suis restée longtemps à la regarder.
Le jour du mariage, j’avais cru que cette robe représentait tout.
La perfection.
Le moment unique.
Le souvenir que je garderais toute ma vie.
Aujourd’hui, je me souvenais beaucoup plus précisément de la deuxième robe.
Celle que je n’avais jamais choisie.
Celle que personne n’avait planifiée.
Celle dans laquelle j’avais marché jusqu’à Mathieu après avoir enfin arrêté de protéger ma sœur des conséquences de ses propres actes.
J’ai posé l’encadrement sur une étagère chez nous.
Pas comme souvenir de ce qu’Anaïs avait détruit.
Comme souvenir de ce qui avait survécu.
Un an après notre mariage, maman m’a envoyé une photo.
Anaïs était avec elle dans un café.
Je suis restée quelques secondes devant l’écran.
Maman m’a appelée presque immédiatement.
« Je ne veux pas que tu penses que je te trahis. »
« Maman. »
« Je sais ce qu’elle t’a fait. Je ne l’oublie pas. »
« Tu as le droit de voir ta fille. »
Elle a commencé à pleurer.
« Et toi ? »
J’ai regardé la photo.
Anaïs avait changé.
Ou peut-être était-ce simplement son expression.
Moins sûre d’elle.
Plus fatiguée.
« Moi, je ne suis pas prête. »
Maman a accepté.
Et c’est ainsi que les choses sont restées.
Je n’ai pas coupé Anaïs de l’existence de toute la famille.
Je n’ai pas exigé que chacun choisisse entre nous.
J’ai seulement choisi ma propre limite.
Elle n’entre plus chez moi.
Elle n’a plus accès à mes comptes, à mes projets ou à mes moments importants.
Si un jour je décide de lui parler, ce sera parce que je le veux.
Pas parce que quelqu’un me dira encore :
« Mais c’est ta sœur. »
La dernière fois que j’ai vu Éléonore, elle m’a demandé si je regrettais de ne pas avoir porté sa robe jusqu’à l’autel.
J’ai réfléchi.
Puis j’ai répondu :
« Non. »
Elle a souri.
« Tant mieux. »
« Vous savez ce qui est étrange ? »
« Quoi ? »
« Pendant des mois, j’ai pensé à cette robe comme à la robe de mes rêves. »
J’ai regardé Mathieu qui m’attendait quelques mètres plus loin.
« Maintenant, quand je pense à mon mariage, je ne me souviens presque plus de ce que je portais. »
Et c’était vrai.
Je me souvenais de sa main dans la mienne.
De maman qui pleurait au premier rang.
De Juliette qui essayait de ne pas rire lorsque le célébrant avait oublié une page.
De Mathieu qui avait murmuré « enfin » lorsque j’étais arrivée devant lui.
Je me souvenais même du soleil sur les fenêtres du château.
Mais pas de la robe détruite.
Anaïs avait voulu prendre le plus beau jour de ma vie et en faire le jour où elle m’avait humiliée.
Elle avait échoué.
Parce qu’au final, la seule chose qu’elle avait réellement détruite ce jour-là, c’était le dernier mensonge qui permettait encore à toute notre famille de faire semblant de ne pas voir qui elle était devenue.