« Exactement », a répondu Claire.

Elle a posé une autre page.

« Mais ce montant n’était que le début. »

Je savais ce qui allait arriver.

Je connaissais ces relevés par cœur.

J’avais passé des nuits entières à les regarder.

Je connaissais les chiffres.

Les dates.

Les sociétés.

Mais les entendre prononcés devant Anaïs était différent.

Claire a fait glisser son doigt sur plusieurs lignes.

« Nous avons identifié des factures émises par une structure appelée Aster Conseil. »

Anaïs n’a pas bougé.

« Vous connaissez cette société ? »

« Non. »

Claire a sorti un extrait administratif.

« Son bénéficiaire économique indirect est lié à une structure dans laquelle vous déteniez des intérêts. »

« C’est faux. »

« Nous avons les documents. »

« N’importe qui peut créer des papiers. »

Puis Bernard a parlé.

« Je vous ai vue. »

Cette fois, Anaïs s’est figée.

« Quoi ? »

« Au bureau de votre père. »

Elle a cligné des yeux.

Bernard m’avait raconté cette histoire six mois auparavant.

C’était l’une des raisons pour lesquelles j’avais finalement contacté Maître Delaunay.

« Quelques semaines avant sa mort », a poursuivi Bernard, « vous êtes venue un soir. Vous avez dit que votre père vous avait demandé de récupérer plusieurs dossiers. »

Anaïs a haussé les épaules.

« Et alors ? J’étais sa fille. »

« Vous êtes repartie avec le classeur contenant les spécimens de signature utilisés pour certains contrats historiques. »

« Vous inventez. »

Bernard a secoué la tête.

« Je vous ai aidée à le descendre jusqu’à votre voiture. »

Maman s’est mise à pleurer.

« Anaïs… »

Ma sœur s’est tournée vers elle.

« Arrête de me regarder comme ça ! »

« Dis-moi simplement que ce n’est pas vrai. »

« Mais évidemment que ce n’est pas vrai ! »

Sa voix montait.

« Camille te monte contre moi depuis toujours ! »

Je n’ai pas répondu.

Je la regardais seulement.

Et plus elle parlait, plus quelque chose devenait évident.

Anaïs n’était pas choquée par les informations.

Elle était choquée que nous les possédions.

Maître Delaunay a posé une dernière feuille.

« Voilà ce qui nous intéresse particulièrement. »

Anaïs n’a pas voulu la regarder.

Je l’ai fait pour elle.

Un virement de 21 600 euros.

Autorisé quatre mois après la mort de papa.

Signature supposée de mon père.

Destination initiale : Aster Conseil.

Puis, deux jours plus tard, presque exactement la même somme avait été transférée vers un autre compte.

Un compte auquel Anaïs avait accès.

« C’est une coïncidence », a-t-elle dit.

Personne n’a répondu.

« Vous m’entendez ? C’est une coïncidence ! »

Claire Renaud a demandé :

« Et les autres virements ? »

Anaïs l’a regardée.

« Quels autres virements ? »

Claire a sorti trois pages supplémentaires.

Je crois que ce fut à cet instant que ma sœur comprit qu’il était terminé, le temps où elle pouvait simplement dire « accident », sourire et attendre que tout le monde passe à autre chose.

Au total, les mouvements suspects dépassaient 48 000 euros.

Pas une fortune gigantesque.

Mais suffisamment pour expliquer les trous que maman et moi avions cherché à comprendre pendant des mois.

Certains transferts dataient des derniers mois de la vie de papa.

D’autres étaient postérieurs.

Certains pouvaient peut-être avoir une explication.

D’autres beaucoup moins.

Et surtout, il y avait cette signature.

Anaïs s’est tournée vers moi.

« Pourquoi tu fais ça aujourd’hui ? »

Je n’ai pas pu m’empêcher de rire.

« Moi ? »

« Oui ! Ton mariage ! Toute la famille réunie ! Tu voulais m’humilier ! »

« Anaïs, c’est toi qui as versé de la colle sur ma robe. »

« C’était une plaisanterie ! »

Juliette a laissé échapper :

« Une plaisanterie ? »

Anaïs l’a ignorée.

« Camille attendait ça. Regardez-la ! Elle avait déjà son avocat prêt ! »

Pour la première fois, Maître Delaunay a souri légèrement.

« Non. Nous devions rencontrer Camille demain matin. Votre initiative a simplement modifié notre calendrier. »

Ma sœur n’a rien trouvé à répondre.

Puis Mathieu a demandé :

« Et la robe ? »

Tout le monde s’est tourné vers lui.

Il avait été silencieux jusque-là.

Je connaissais son visage.

Il était furieux.

Pas seulement à cause de la robe.

À cause de tout ce qu’il venait de découvrir sur ma famille à quelques minutes de notre mariage.

Maître Delaunay s’est tourné vers Anaïs.

« Concernant la robe, il existe des images de vidéosurveillance. Plusieurs témoins étaient présents. La propriétaire de la pièce a été prévenue. L’assureur décidera ensuite des suites qu’il souhaite donner. »

Anaïs a blêmi.

« Assureur ? »

J’ai fermé les yeux une seconde.

Voilà.

Elle n’avait toujours rien compris.

« La robe ne m’appartenait pas. »

Elle m’a regardée.

« Quoi ? »

« C’était un prêt. »

« Tu as dit qu’elle coûtait dix-huit mille euros. »

« C’est sa valeur commerciale approximative. »

Je me suis forcée à garder ma voix calme.

« Elle était assurée beaucoup plus haut à cause des matériaux et du travail de conservation. »

Son visage a changé.

« Combien ? »

Je n’ai pas répondu immédiatement.

« Camille. Combien ? »

« Soixante mille euros de valeur assurée. »

Elle a ri.

Un petit rire sec.

Puis elle a compris que personne ne plaisantait.

« Non. »

« Si. »

« Tu mens. »

« Éléonore est ici. Tu peux lui demander. »

Anaïs s’est prise la tête entre les mains.

« Vous êtes tous complètement malades. »

Ma mère s’est levée.

« Non. »

Sa voix tremblait tellement que j’ai tourné la tête.

Maman n’élevait jamais la voix contre Anaïs.

Jamais.

« Non, ma chérie. Pas cette fois. »

Anaïs l’a regardée.

« Maman… »

« Toute ta vie, j’ai trouvé des excuses. »

Je me suis figée.

Maman pleurait.