« Quand tu étais petite, je disais que tu étais jalouse. À l’adolescence, je disais que tu manquais de confiance en toi. Quand tu faisais du mal à Camille, je lui demandais d’être la plus raisonnable parce qu’elle était la plus calme des deux. »
Anaïs a secoué la tête.
« Tu choisis son camp maintenant ? »
« Ce n’est pas un camp. »
Maman a essuyé ses joues.
« C’est la première fois que j’arrête de fermer les yeux. »
Anaïs s’est levée brutalement.
« Très bien. Vous voulez tous me condamner ? Faites-le. »
Elle a attrapé son sac.
« Mais ne venez pas pleurer quand cette famille sera complètement détruite. »
Elle a marché vers la porte.
Puis elle s’est arrêtée devant moi.
« Et toi… »
Son regard est descendu vers ma nouvelle robe.
« Profite bien de ton mariage parfait. »
Je l’ai regardée.
« Il ne sera pas parfait. »
Elle a souri avec mépris.
« Enfin quelque chose sur lequel on est d’accord. »
« Mais il aura lieu. »
Son sourire s’est éteint.
Je crois que c’était ce qu’elle supportait le moins.
Elle avait détruit ma robe.
Retardé la cérémonie.
Fait pleurer notre mère.
Et pourtant, ma journée ne s’arrêtait pas.
Maître Delaunay l’a laissée sortir.
Je lui ai demandé :
« Vous ne l’empêchez pas de partir ? »
Il a secoué la tête.
« Je ne suis pas policier, Camille. Et ce n’est pas à nous de jouer au tribunal dans un château. Nous avons les documents. Nous allons suivre la procédure. »
Cette réponse m’a rassurée.
Je ne voulais pas d’une scène absurde où Anaïs serait traînée dehors devant deux cents invités.
Je voulais simplement que, pour la première fois, les faits existent quelque part en dehors de notre famille.
Qu’ils ne puissent plus être effacés par un rire ou un « tu exagères ».
À 16 h 18, je suis retournée dans la suite nuptiale.
La première robe était toujours suspendue à l’écart.
Rigidifiée par endroits.
Abîmée.
Éléonore prenait des photos pour son dossier.
Je l’ai regardée.
« Je suis désolée. »
Elle a levé les yeux.
« Pourquoi ? »
« Parce que c’était votre robe. »
Elle a posé son téléphone.
« Camille, la robe est un objet. Magnifique, précieux, très compliqué à restaurer, certes. Mais un objet. »
Elle a regardé ma deuxième robe.
« Et celle-ci vous va mieux. »
J’ai souri.
« Juliette a dit exactement la même chose. »
« Juliette a du goût. »
Pour la première fois depuis des heures, j’ai ri.
Puis la porte s’est ouverte.
Mathieu est entré.
Il est resté là quelques secondes sans parler.
Je me suis soudain sentie nerveuse.
Plus nerveuse qu’au moment où Anaïs avait détruit la première robe.
Parce qu’il venait d’apprendre une partie de ma vie que je lui avais moi aussi cachée.
« Tu m’en veux ? »
Il a froncé les sourcils.
« Pour quoi ? »
« Pour le dossier. Pour ne pas t’avoir tout raconté. »
Il s’est approché.
« Je t’en veux seulement d’avoir pensé que tu devais gérer ça toute seule. »
Mes yeux se sont remplis de larmes.
« Je ne voulais pas que ça contamine notre mariage. »
Il a regardé autour de lui.
« Un peu tard. »
J’ai éclaté de rire à travers mes larmes.
Il m’a pris les mains.
« Tu veux toujours m’épouser aujourd’hui ? »
« Oui. »
« Même après cette journée complètement folle ? »
« Surtout après cette journée complètement folle. »
Il a souri.
« Alors je t’attends en bas. Depuis presque deux heures, je précise. »
À 16 h 47, les portes de la salle de cérémonie se sont ouvertes.
Je n’avais plus la robe prévue.
Le maquillage avait été refait trois fois.
Ma mère avait les yeux rouges.
Ma sœur n’était plus là.
Et presque tous les invités savaient qu’il s’était passé quelque chose.
Je m’en fichais.
Lorsque j’ai vu Mathieu au bout de l’allée, j’ai cessé de penser à Anaïs.
Je n’ai pas pensé aux virements.
À la colle.
À l’assurance.
À la signature de papa.
J’ai marché vers l’homme que j’avais choisi.
Et je me suis mariée.
La réception a commencé avec plus de deux heures de retard.
Elle était imparfaite.
Et étrangement, c’était la soirée la plus légère que j’avais vécue depuis longtemps.
Quelques invités sont venus me demander ce qui s’était passé.
J’ai simplement répondu :
« Une affaire familiale. Elle sera réglée ailleurs. »
Je n’ai pas raconté l’histoire d’Anaïs.
Je n’avais plus besoin de convaincre qui que ce soit.
Les semaines suivantes ont été beaucoup moins romantiques.
Déclarations.
Documents.
Rendez-vous avec l’assureur.
Analyse de la robe.
Auditions.
Expertises sur les signatures.
Reconstitution des flux financiers.
Le dossier que j’avais construit pendant huit mois n’était pas parfait.
Certaines choses que je soupçonnais se sont révélées impossibles à prouver.
D’autres, au contraire, étaient plus claires que je ne l’avais imaginé.
L’analyse a conclu que plusieurs documents ne correspondaient pas aux signatures authentifiées de papa.
Les mouvements bancaires ont permis de relier une partie des fonds aux structures utilisées par Anaïs.
Elle a d’abord tout nié.
Puis elle a expliqué que papa l’avait autorisée verbalement.
Puis que l’argent lui revenait de toute façon.
Puis qu’elle avait seulement « anticipé son héritage ».
Aucune de ces explications ne répondait à la question essentielle :
Pourquoi utiliser la signature d’un homme après sa mort ?
La procédure a pris des mois.
Pas des jours.
Pas comme dans les films.
Il n’y a pas eu de moment magique où quelqu’un a claqué des menottes pendant que toute la famille applaudissait.
Il y a eu des bureaux.
Des lettres recommandées.
Des avocats.
Des convocations.
Et beaucoup de silence.
Concernant la robe, l’assureur et l’atelier d’Éléonore ont évalué les dommages.
La pièce n’était pas entièrement perdue, mais plusieurs zones de dentelle et de soie ne pouvaient pas être restaurées à l’identique.