Monsieur Bernard a pris la parole.

« Monsieur André avait conservé les documents parce qu’il estimait que Claire avait le droit de connaître la vérité. »

J’ai regardé les enveloppes.

« Pourquoi ne les lui a-t-il pas envoyés ? »

« Il lui avait écrit », a répondu Bernard. « Mais elle avait quitté la région. Ensuite, il a appris qu’elle était malade. »

J’ai senti mon cœur se serrer.

Ma mère était morte d’une maladie grave lorsque j’avais neuf ans.

Elle avait passé ses derniers mois dans un petit appartement près d’Angoulême.

Je me souvenais des médicaments.

Des rendez-vous à l’hôpital.

De ses mains qui devenaient de plus en plus maigres.

Je me souvenais aussi de ses inquiétudes concernant l’argent.

Elle essayait toujours de me rassurer.

« On va s’en sortir, ma chérie. »

Et moi, je la croyais.

Parce que j’étais une enfant.

J’ai regardé Geneviève.

« Ma mère avait besoin d’argent. »

Elle a fermé les yeux.

« Je sais. »

« Elle était malade. »

« Je sais. »

J’ai senti ma voix se briser.

« Et vous avez empêché votre mari de lui répondre ? »

Geneviève s’est mise à sangloter.

« Je n’ai jamais voulu qu’elle souffre. »

J’ai reculé.

« Mais vous saviez. »

Elle n’a rien répondu.

Je suis restée longtemps immobile.

Puis j’ai demandé :

« Pourquoi avez-vous gardé ces lettres pendant toutes ces années ? »

Geneviève a regardé le secrétaire.

« André refusait de les détruire. Après sa mort, je n’ai jamais eu le courage de les ouvrir. »

Monsieur Bernard a ajouté :

« Monsieur André avait demandé qu’on conserve ses papiers. Il voulait que tout soit transmis correctement. »

Julien a pris une inspiration.

« Et personne ne m’en a parlé ? »

Geneviève a secoué la tête.

« Je voulais te protéger. »

Il a eu un rire amer.

« Me protéger de quoi ? De la vérité ? »

Elle a tendu la main vers lui.

« Julien… »

Il a reculé.

« Non, maman. »

Je l’ai regardé.

Il semblait aussi bouleversé que moi.

Mais une question me hantait encore.

« Pourquoi Monsieur Bernard avait-il cette photographie sur lui aujourd’hui ? »

Le vieil homme m’a regardée avec tristesse.

« Parce que j’avais décidé de vous parler. »

J’ai froncé les sourcils.

« Aujourd’hui ? »

« Oui. »

Il a pris une longue inspiration.

« Je vous ai vue subir les humiliations de Madame pendant des mois. Je pensais qu’elle finirait par changer. Mais ce matin, quand je l’ai entendue vous parler, j’ai compris que mon silence ne servait plus à rien. »

J’ai baissé les yeux.

« Pourquoi ne m’avoir rien dit plus tôt ? »

Il a semblé honteux.

« J’avais peur de perdre mon travail. »

Je n’ai pas répondu immédiatement.

Je comprenais sa peur.

Mais j’aurais tellement voulu savoir.

« Et la clé ? »

Il a désigné le plateau du gâteau que Julien avait posé dans le couloir.

« Monsieur Julien m’avait demandé de préparer une surprise pour votre anniversaire de fiançailles. J’avais glissé la clé sous le carton du plateau, avec l’intention de lui remettre les documents après le dîner. Je n’avais pas prévu qu’elle tomberait devant tout le monde. »

Julien a secoué la tête.

« Tu aurais pu me parler directement. »

« Vous avez raison, Monsieur. »

Le vieil homme a baissé les yeux.

« J’ai attendu trop longtemps. »

Je me suis approchée de la fenêtre.

Dans le jardin, les arbres bougeaient doucement sous le vent d’octobre.

Je pensais à ma mère.

À ma grand-mère.

À ces femmes qui avaient travaillé, économisé et fait confiance à une famille plus riche qu’elles.

Je pensais aussi à moi.

À mes mains couvertes de crème quelques minutes auparavant.

À Geneviève qui m’ordonnait de nettoyer le sol.

Et soudain, j’ai compris que je ne voulais plus rester dans cette maison une minute de plus.

Je me suis tournée vers Julien.

« Je pars. »

Il a semblé recevoir un coup.

« Élodie… »

« Je ne peux pas rester ici. »

Il s’est approché.

« Je viens avec toi. »

J’ai secoué la tête.

« Pas maintenant. »

Ses yeux se sont remplis de larmes.

« Tu veux me quitter ? »

J’ai senti mon cœur se briser.

Je l’aimais.

Je l’aimais vraiment.

Mais je ne savais plus comment séparer notre histoire de ce que je venais d’apprendre.

« Je ne sais pas, Julien. »

Il a baissé la tête.

« D’accord. »

Je suis descendue dans le salon.

J’ai récupéré mon sac.

Puis je suis sortie.

Personne ne m’a retenue.

Cette nuit-là, j’ai dormi chez mon amie Sophie, à Bordeaux.

Enfin, j’ai essayé.

Je suis restée éveillée presque jusqu’au matin.

À quatre heures, je regardais encore la photographie de ma mère.

Je l’avais emportée avec moi.

Je caressais du doigt son visage.

J’avais tellement de questions.

Pourquoi ne m’avait-elle jamais parlé de cette famille ?

Pourquoi avait-elle gardé le silence ?

Avait-elle voulu me protéger ?

Ou simplement oublier ?

Le lundi suivant, j’ai pris rendez-vous avec une avocate, Maître Pauline Mercier.

Je lui ai apporté les copies des lettres, de la reconnaissance de dette et des documents retrouvés.

Elle a tout examiné attentivement.

Puis elle m’a expliqué que l’ancienneté des faits soulevait d’importantes difficultés juridiques.

La reconnaissance de dette devait être authentifiée.

Il fallait vérifier les paiements éventuellement effectués, les dates et les délais de prescription.

Je ne pouvais pas considérer automatiquement que cette somme m’était encore due.

Je l’ai écoutée.

« Je ne veux pas inventer un droit que je n’ai pas », ai-je dit.

Elle a hoché la tête.

« Nous allons commencer par établir les faits. »

Nous avons demandé l’examen des originaux.

Un spécialiste a étudié les signatures et les documents.

Les archives de la famille ont été consultées avec l’accord de Julien, qui avait entrepris de faire inventorier les papiers de son père.

Plusieurs semaines ont passé.