« Ne lui donnez pas cette clé, Bernard ! Je vous l’interdis ! »
Je n’avais jamais entendu Geneviève Delcourt crier de cette façon.
Sa voix, d’habitude si froide et maîtrisée, s’était brisée au milieu du salon.
Julien tenait toujours la petite clé entre ses doigts.
Moi, j’étais encore à genoux, les mains couvertes de crème blanche, incapable de détacher les yeux de la photographie que Monsieur Bernard venait de me montrer.
Ma mère.
Ma mère, que j’avais perdue lorsque j’étais enfant.
Ma mère, dont je ne possédais que quelques photos.
Et là, dans cette maison où j’avais été humiliée pendant des mois, un homme que je connaissais à peine venait de sortir de sa poche une photographie d’elle avec un bébé dans les bras.
« Madame Delcourt… vous connaissiez ma mère ? »
Geneviève a détourné le regard.
« Cette photographie ne te concerne pas. »
J’ai senti quelque chose se déchirer en moi.
« Comment pouvez-vous dire ça ? C’est ma mère ! »
Julien s’est approché.
« Maman, réponds-lui. »
« Julien, donne-moi cette clé. »
« Non. »
Le silence qui a suivi m’a presque fait peur.
En deux ans de relation, je n’avais jamais entendu Julien dire non à sa mère avec autant de fermeté.
Geneviève a regardé Monsieur Bernard.
« Vous êtes renvoyé. Immédiatement. »
Le vieil homme n’a pas bougé.
« Madame, je prendrai mes affaires. Mais pas avant d’avoir dit ce que je sais. »
J’ai posé une main sur le canapé pour me relever.
Mes jambes tremblaient.
Julien a voulu m’aider.
J’ai reculé.
Pas parce que je lui en voulais déjà.
Mais parce que j’avais besoin de tenir debout toute seule.
« Je veux voir ces documents », ai-je dit.
Geneviève a secoué la tête.
« Tu ne comprends pas ce que tu demandes. »
« Alors expliquez-moi. »
Elle m’a regardée avec une expression étrange.
Ce n’était plus du mépris.
C’était de la peur.
« Certaines histoires feraient mieux de rester enterrées. »
J’ai senti mes yeux se remplir de larmes.
« Ma mère n’est pas une histoire que vous pouvez enterrer. »
Monsieur Bernard a baissé la tête.
Puis il a murmuré :
« L’ancienne chambre de Monsieur Delcourt est au premier étage. »
Julien s’est tourné vers lui.
« La chambre de mon père ? »
« Oui, Monsieur. »
« Mais elle est fermée depuis sa mort. »
« Justement. »
J’ai regardé Julien.
Son père, André Delcourt, était mort cinq ans auparavant.
Je ne l’avais jamais rencontré.
Julien m’avait raconté qu’il avait été un homme discret, très attaché à sa famille, mais souvent absent pour ses affaires.
Il parlait rarement de lui.
Geneviève, elle, refusait presque toujours que son nom soit évoqué à table.
« Julien », ai-je murmuré, « je veux monter. »
Il a hoché la tête.
« Moi aussi. »
Geneviève s’est placée devant l’escalier.
« Vous n’irez nulle part. »
Julien l’a regardée.
« Maman, écarte-toi. »
« C’est ma maison ! »
Il a pris une inspiration.
« Alors explique-nous pourquoi tu caches une photo de la mère d’Élodie dans les affaires de papa. »
Elle n’a pas répondu.
Et ce silence m’a fait plus peur que tous ses cris.
Nous sommes montés.
Monsieur Bernard nous suivait à quelques pas.
Je connaissais ce couloir.
Je l’avais traversé des dizaines de fois pour apporter du linge propre, ranger des fleurs ou répondre aux demandes de Geneviève.
Mais je n’avais jamais franchi la dernière porte.
Une porte en bois sombre, au fond de l’aile ouest.
Julien a introduit la clé dans la serrure.
Elle a tourné difficilement.
Puis la porte s’est ouverte.
L’odeur de poussière et de bois ciré m’a immédiatement saisie.
La chambre était presque intacte.
Un grand lit.
Une bibliothèque.
Un fauteuil en cuir brun.
Et près de la fenêtre, un secrétaire ancien.
Monsieur Bernard l’a désigné.
« C’est là. »
Julien s’est agenouillé devant le meuble.
Il a essayé la même clé dans une petite serrure.
Le tiroir s’est ouvert.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs enveloppes, un carnet et une boîte métallique.
Sur la première enveloppe, une écriture élégante indiquait :
« Claire Martin — 1998 ».
J’ai porté la main à ma bouche.
Claire Martin.
C’était le nom de ma mère.
« Mon Dieu… »
Julien m’a tendu l’enveloppe.
Je l’ai ouverte avec précaution.
À l’intérieur se trouvait une lettre.
Je reconnaissais cette écriture.
Les lettres légèrement penchées.
Les grandes boucles sur les majuscules.
J’avais conservé une carte d’anniversaire écrite par ma mère quand j’avais cinq ans.
Je l’avais relue si souvent que je connaissais presque chaque courbe de son écriture.
J’ai commencé à lire.
« André,
Je ne te demande pas de revenir sur les choix que tu as faits. Je te demande seulement de ne pas laisser Geneviève détruire ce qui me reste.
Tu sais pourquoi je suis partie.
Tu sais ce que j’ai signé.
Et tu sais surtout que je n’ai jamais accepté qu’on efface mon nom de cette histoire.
Je veux simplement récupérer les photographies et les lettres de ma mère.
Claire. »
Je me suis arrêtée.
Les mots dansaient devant mes yeux.
« Je ne comprends pas. »
Julien a pris une autre enveloppe.
« Il y a plusieurs lettres. »
Monsieur Bernard s’est approché.
« Votre mère travaillait ici, Mademoiselle Élodie. »
Je l’ai regardé.
« Quoi ? »
« Elle était employée de maison. Avant votre naissance. »
J’ai senti le sol se dérober sous mes pieds.
Ma mère m’avait toujours dit qu’elle avait travaillé dans plusieurs maisons particulières avant de devenir aide à domicile.
Mais elle n’avait jamais mentionné les Delcourt.
« Pourquoi ne m’a-t-elle jamais parlé de cet endroit ? »
Monsieur Bernard a hésité.
« Parce qu’elle en était partie dans des circonstances très difficiles. »
Julien a relevé la tête.
« Quelles circonstances ? »
Le vieil homme a regardé la porte.
« Je crois que Madame devrait vous le raconter elle-même. »
Une voix a retenti derrière nous.