« Je n’ai rien à raconter. »
Geneviève se tenait sur le seuil.
Elle avait retiré son gilet bleu marine.
Ses mains tremblaient légèrement.
Je lui ai montré la lettre.
« Pourquoi ma mère vous demandait-elle de lui rendre des photographies ? »
Geneviève a serré les lèvres.
« Parce qu’elle était persuadée que tout lui appartenait. »
Monsieur Bernard a fermé les yeux.
« Madame… »
« Taisez-vous ! »
Je me suis avancée.
« Qu’est-ce qui lui appartenait ? »
Geneviève m’a regardée longuement.
Puis elle a dit :
« Sa mère avait travaillé pour la famille de mon mari. »
J’ai froncé les sourcils.
« Ma grand-mère ? »
« Oui. »
J’ai senti mon cœur battre plus vite.
Ma grand-mère maternelle s’appelait Jeanne Martin.
Elle était morte avant ma naissance.
Je savais très peu de choses sur elle.
Ma mère disait seulement qu’elle avait été courageuse et qu’elle avait travaillé toute sa vie.
Geneviève a poursuivi :
« Jeanne était gouvernante dans cette maison. Elle s’occupait du père d’André lorsqu’il était malade. »
Monsieur Bernard a hoché la tête.
« Elle est restée presque vingt ans au service de la famille. »
Je regardais tour à tour leurs visages.
« Et alors ? »
Geneviève a détourné les yeux.
« Le père d’André lui avait promis certaines choses. »
« Quelles choses ? »
Elle n’a pas répondu.
Julien a ouvert le carnet trouvé dans le secrétaire.
Entre deux pages se trouvait une copie jaunie d’un document.
Il l’a dépliée.
« Maman… c’est quoi, ça ? »
Geneviève s’est précipitée vers lui.
« Donne-moi ce papier ! »
Julien a reculé.
« Arrête ! »
J’ai vu son visage changer lorsqu’il a commencé à lire.
« Une reconnaissance de dette ? »
Monsieur Bernard a baissé la tête.
« Oui. »
Julien a levé les yeux vers moi.
« Le grand-père de Julien devait de l’argent à ta grand-mère », a-t-il commencé, avant de s’interrompre, troublé.
Il a repris :
« Mon grand-père devait une somme importante à Jeanne Martin. »
Je me suis approchée.
Le document mentionnait des avances d’argent effectuées sur plusieurs années.
Une partie provenait d’économies personnelles.
Une autre semblait liée à un héritage reçu par Jeanne.
Je ne comprenais pas pourquoi une gouvernante aurait prêté autant d’argent à une famille aussi riche.
Monsieur Bernard a répondu à la question que je n’avais pas encore posée.
« À cette époque, les Delcourt traversaient de graves difficultés financières. Les affaires du père d’André allaient mal. Madame Jeanne avait reçu un héritage d’une tante sans enfants. Elle avait accepté d’aider la famille. »
Je me suis tournée vers Geneviève.
« Et vous lui avez rendu cet argent ? »
Elle a fixé le sol.
Monsieur Bernard a répondu :
« Pas entièrement. »
Un silence pesant est tombé.
J’ai regardé le document.
Puis les lettres.
Puis Geneviève.
« C’est pour ça que ma mère est revenue ici ? »
Le vieil homme a hoché la tête.
« Après la mort de Jeanne, Claire a retrouvé certains papiers. Elle a demandé des explications. »
Geneviève a éclaté :
« Cette dette datait de plusieurs décennies ! »
J’ai senti ma colère monter.
« Alors pourquoi avoir caché les documents ? »
« Parce que ton histoire n’a rien à voir avec la mienne ! »
J’ai secoué la tête.
« Vous saviez qui j’étais quand Julien m’a présentée ? »
Elle n’a pas répondu.
J’ai insisté.
« Vous saviez que j’étais la fille de Claire Martin ? »
Ses yeux se sont remplis de larmes.
« Oui. »
Un seul mot.
Et soudain, tant de choses ont pris un autre sens.
La première fois que Julien m’avait invitée à dîner, Geneviève avait demandé mon nom de jeune fille.
Elle m’avait ensuite interrogée sur ma mère.
Sur son métier.
Sur l’endroit où elle avait vécu.
Je m’étais dit qu’elle voulait simplement connaître ma famille.
Mais dès le dîner suivant, elle avait commencé à me traiter avec mépris.
Je me souvenais de ses phrases.
« Les gens de ton milieu doivent apprendre à être reconnaissants. »
« Tu as de la chance que mon fils s’intéresse à toi. »
« Certaines familles feraient mieux de ne pas remuer le passé. »
J’avais cru qu’elle était simplement snob.
Maintenant, je comprenais qu’elle me connaissait avant même que je franchisse sa porte.
« Vous m’avez reconnue dès le début ? »
Geneviève a hoché lentement la tête.
« Tu ressembles beaucoup à ta mère. »
J’ai senti les larmes couler sur mes joues.
« Alors pourquoi m’avoir traitée comme ça ? »
Elle a ouvert la bouche.
Puis l’a refermée.
Julien s’est approché d’elle.
« Maman, réponds-lui. »
Geneviève a regardé son fils.
« Parce que je ne voulais pas que cette histoire recommence. »
Je l’ai fixée.
« Quelle histoire ? Celle où votre famille prend l’argent d’une femme qui travaille pour elle, puis refuse de lui rendre des comptes ? »
Elle a pâli.
« Tu ne sais pas tout. »
« Alors dites-moi ce que je ne sais pas ! »
Ma voix a résonné dans la chambre.
Je n’avais jamais crié aussi fort dans cette maison.
Geneviève a commencé à pleurer.
Mais je n’ai pas ressenti le besoin de la consoler.
Pas cette fois.
Elle s’est assise dans le fauteuil d’André.
Puis elle a parlé.
Elle m’a expliqué qu’elle s’appelait Geneviève Béraud avant son mariage.
Elle venait d’une famille modeste de la région.
Lorsqu’elle avait épousé André Delcourt, elle avait tout fait pour être acceptée dans ce milieu.
Elle avait appris les codes.
Les habitudes.
Les apparences.
Elle avait honte de ses origines.
Et lorsque Claire Martin était revenue réclamer les documents de sa mère, Geneviève avait craint que les difficultés financières de la famille soient révélées.
« André voulait régler les choses », a-t-elle murmuré.
Julien l’a regardée.
« Et toi ? »
Elle a essuyé ses yeux.
« Je lui ai demandé de ne pas donner suite. »