Ses yeux ne quittèrent pas les miens. Sa main, large et calleuse, se leva doucement pour se poser contre ma joue, un geste d’une tendresse déchirante qui contrastait avec la sauvagerie dont il venait de faire preuve.

« J’ai eu peur pour vous », murmura-t-il, brisant l’armure qu’il portait depuis des décennies. « Pour la première fois de ma vie, j’ai couru sans penser à ma propre peau. »

« Pourquoi ? » soufflai-je, le cœur battant à tout rompre.

« Parce que ce restaurant n’était qu’un tombeau avant que cette petite fille ne s’endorme sur mon canapé », répondit-il, la voix enrouée par l’émotion. « Et avant que sa mère n’ose me regarder en face sans baisser les yeux. »

Je fermai les paupières un instant, savourant la chaleur de sa paume contre ma peau. Dans ce monde de ténèbres et de sang, nous avions trouvé une lumière improbable, fragile comme une flamme dans la tempête, mais impossible à éteindre.

Deux ans plus tard.

Le printemps à Chicago déployait une douceur inattendue. Le soleil de mai réchauffait les dalles de pierre de la terrasse arrière d’une immense propriété située sur les rives paisibles de Lake Forest, bien loin du tumulte étouffant du centre-ville.

Les affaires de Belladonna tournaient désormais avec une régularité d’horloger, gérées par une équipe de professionnels que j’avais moi-même choisis et formés. Dominic avait progressivement cédé ses parts dans les réseaux les plus sombres de la ville, déléguant la gestion brute à ses lieutenants pour ne conserver que les investissements légitimes : l’immobilier, les restaurants étoilés et une fondation d’aide aux familles d’ouvriers victimes d’accidents du travail, dont j’avais pris la direction.

Sur la pelouse verdoyante bordée de massifs d’hortensias, des éclats de rire cristallins montaient vers le ciel bleu.

Ava, désormais âgée de près de trois ans, courait après un chiot labrador doré qui sautillait maladroitement autour d’elle. Elle portait une robe jaune brodée et ses petites boucles brunes volaient au vent.

« Regarde, papa ! Regarde le chien ! » cria-t-elle à pleins poumons en trébuchant dans l’herbe avant de se relever sans verser une larme.

Assis à la table en fer forgé sous la tonnelle ombragée, Dominic sourit. Un vrai sourire, éclatant et sans retenue, qui effaçait la sévérité de ses traits et illuminait son regard sombre. Il avait posé sur la table ses éternels dossiers de comptabilité, totalement oubliés au profit du spectacle de la fillette.

Il se leva, grand, imposant dans sa chemise blanche en lin, et marcha vers elle. Ava se jeta dans ses bras sans la moindre hésitation. Dominic la souleva dans les airs dans un tourbillon qui fit voler ses volants jaunes, sous les aboiements joyeux du chiot.

« Tu cours trop vite pour tes petites jambes, petite voleuse », dit-il en frottant doucement son nez contre sa joue rebondie, arrachant à l’enfant un concert de gloussements ravis.

« C’est toi le voleur ! Tu as volé mon doudou ! » répliqua-t-elle avec une autorité comique qui rappelait furieusement l’homme qui la portait.

Je m’approchai à mon tour, tenant deux verres de limonade fraîche. Dominic posa Ava sur l’herbe, qui repartit aussitôt dans une course effrénée avec l’animal, puis il passa son bras autour de ma taille pour m’attirer contre lui.

Je posai ma tête contre son épaule, respirant l’odeur familière qui avait autrefois signifié le danger et qui était devenue mon unique refuge.

« Tu te souviens du placard de rangement ? » murmurai-je en contemplant notre fille qui riait aux éclats sous le soleil.

Dominic baissa les yeux vers moi, une lueur amusée dans son regard noir, avant d’effleurer mes lèvres d’un baiser doux et protecteur.

« Je me souviens surtout », répondit-il avec une infinie tendresse, « d’un bureau interdit où le destin est entré sans frapper à la porte, à quatre pattes, pour sauver un homme qui ne savait même plus qu’il était vivant. »