En avril, le clan Moretti entra en conflit ouvert avec la famille Valenti, qui cherchait à s’emparer des quais de transit du lac Michigan et des établissements de divertissement du centre-ville. Belladonna devint une cible. L’atmosphère dans le restaurant se fit pesante, presque suffocante. Les gardes armés ne souriaient plus. Les clients fortunés se faisaient plus rares, sentant l’odeur de la poudre flotter sur Michigan Avenue.

Dominic m’avait ordonné de rester chez moi avec Ava pendant trois jours. Mais ce jeudi-là, les salaires du personnel devaient être visés impérativement avant minuit pour que les virements soient effectifs avant le week-end de Pâques. Sachant combien ces pères et mères de famille dépendaient de cet argent, je me rendis au restaurant en début d’après-midi, laissant Ava sous la garde vigilante de Rosa dans mon appartement sécurisé.

Le restaurant était désert. Une odeur âcre flottait dans l’air.

Lorsque je pénétrai dans mon bureau au premier étage pour récupérer les registres de paie, la porte claqua violemment derrière moi.

Je me retournai en sursaut. Leonard se tenait là.

Il n’avait plus rien du gérant arrogant en costume sur mesure. Ses vêtements étaient froissés, sa barbe mal rasée trahissait des semaines de déchéance, et ses yeux brillaient d’une lueur délirante. Dans sa main droite, il serrait un revolver noir dont le canon tremblait légèrement.

« Tiens, tiens », ricana-t-il, la voix enrouée. « La petite sainte nitouche et son bâtard. Où est le marmot aujourd’hui ? »

Mon sang ne fit qu’un tour. « Qu’est-ce que vous faites ici, Leonard ? Sortez avant que les hommes de Moretti ne vous trouvent. »

« Les hommes de Moretti sont occupés en bas avec les fédéraux et les associés de Valenti », cracha-t-il en s’approchant d’un pas lourd. « Il m’a tout pris. Ma réputation, mon argent, mon statut. Il m’a jeté comme un chien galeux pour une serveuse qui pleurnichait avec son gosse ! Mais aujourd’hui, Valenti m’a promis cinquante mille pour ouvrir la porte de service du sous-sol et vider le coffre des archives. Et toi… toi, tu vas me donner les codes d’accès de l’ordinateur central. »

« Je n’ai pas les codes financiers des comptes privés de Dominic », répondis-je calmement, reculant lentement vers le bureau pour chercher un objet lourd. « Je ne m’occupe que de la restauration. »

« Mensonges ! » hurla-t-il en pointant l’arme directement sur mon visage. « Donne-moi ces accès ou je te colle une balle dans la tête ici même ! »

La peur me paralysa un instant, mais le souvenir d’Ava, attendant mon retour à la maison, balaya ma faiblesse. Je fis semblant de chercher un carnet dans le tiroir du haut, ma main se refermant sur une lourde paire de ciseaux en acier.

Soudain, un craquement sec déchira le silence.

La porte du bureau vola en éclats sous la violence d’un coup de bélier humain. Leonard sursauta, pivotant son arme vers l’entrée, mais il n’eut pas le temps d’ajuster son tir.

Dominic était sur lui.

Le mouvement fut d’une férocité terrifiante. Dominic saisit le poignet armé de Leonard, le tordit avec une force inouïe jusqu’au bruit écœurant d’une articulation brisée. Le pistolet tomba sur le tapis avec un bruit sourd. Leonard poussa un hurlement d’agonie, mais Dominic lui broya la gorge d’une main, le soulevant presque du sol pour le plaquer contre le mur en plâtre qui se fissura sous le choc.

« Tu as osé poser les pieds ici », murmura Dominic d’une voix si glaciale qu’elle me fit plus peur que l’arme de Leonard. Ses yeux n’avaient plus rien d’humain ; ils n’étaient que rage pure et sauvage. « Tu as osé la menacer. »

« Dominic… s’il vous plaît… » bredouilla Leonard, suffoquant, les yeux exorbités.

« Je t’avais dit que perdre ton travail serait la partie la plus facile de ta vie. Tu n’as pas écouté. »

Dominic serra plus fort. Leonard commença à bleuir, ses talons battant frénétiquement dans le vide.

« Dominic, non ! » criai-je, m’élançant vers lui sans réfléchir, attrapant son bras tatoué à deux mains. « Arrêtez ! Pas ici ! Pas pour lui ! »

À mon contact, les muscles d’acier sous sa chemise se raidirent encore plus. Pendant deux secondes interminables, je crus qu’il allait m’écarter d’un revers de main. Puis, son regard croisa le mien. Il vit ma détresse, non pas causée par Leonard, mais par l’abîme dans lequel il était prêt à sombrer sous mes yeux.

Lentement, avec un dégoût infini, Dominic relâcha son étreinte. Leonard s’effondra sur le sol, haletant, crachant et se tenant le poignet brisé.

Marco et deux autres hommes firent irruption dans la pièce, armes au poing.

« Sortez cette ordure d’ici », dit Dominic sans le regarder, essuyant ses mains avec un mouchoir immaculé. « Donnez-le aux hommes de Valenti avec un message clair : le prochain qui s’approche de Belladonna ne repartira pas vivant. »

Les gardes traînèrent Leonard hors de la pièce comme un sac de chiffons. Le silence retomba lourdement dans le bureau dévasté.

Je restai là, le souffle court, les jambes prêtes à se dérober. Dominic se tourna vers moi. Il y avait une entaille superficielle sur sa tempe droite, d’où coulait un filet de sang sombre, trace des escarmouches qui avaient dû avoir lieu plus bas.

« Vous n’étiez pas censée être là », dit-il, son souffle encore court.

« Les salaires… les employés comptaient dessus. »

Il secoua la tête, mi-furieux, mi-admiratif. « Vous êtes incorrigible, Emily. Une folle absolue. »

« Et vous êtes couvert de sang. »

Je pris le mouchoir posé sur le bureau, l’imbibai d’eau de la carafe et m’approchai de lui. Dominic ne recula pas. Il laissa mes doigts effleurer sa peau rugueuse, tamponnant la blessure près de son arcade sourcilière. C’était la première fois que nous étions si proches. Je pouvais sentir la chaleur de son corps, son odeur mêlée de poudre et de bergamote, et entendre les battements sourds de son cœur sous son gilet sombre.