Julien sentit ses jambes fléchir. Il s’effondra sur la chaise, posant la tête entre ses mains. L’univers familier de sa vie bourgeoise, ses succès professionnels, son mariage qu’il croyait heureux il y a encore un an, tout cela ne reposait donc que sur un cadavre non secouru et les calculs machiavéliques d’une femme qu’il vénérait comme une sainte tutélaire.

« Pourquoi me raconter tout ça maintenant ? » murmura-t-il à travers ses doigts. « Pourquoi ne pas garder ce secret dans ta tombe ? »

Hélène se pencha lentement en avant. Le fauteuil grinça doucement sous son poids.

« Parce que les gendarmes ont emporté Claire, Julien. Mais elle va parler. Au juge d’instruction, à son avocat, à qui voudra bien l’entendre. Elle brandira le carnet de ton père. Elle dira que cette maison est bâtie sur un meurtre. Le capitaine Valette est un professionnel scrupuleux. Il va fouiller, il va relire les vieux rapports médicaux, il va interroger les anciens du village. »

Elle fit une pause, fixant son beau-fils avec une intensité terrifiante.

« Il faut que nous soyons unis, mon garçon. Une version unique. Indestructible. Claire est une meurtrière prise sur le fait, le chandelier à la main, enregistrée par les services de secours. Tout ce qu’elle dira contre moi ne sera retenu que comme les divagations désespérées d’une empoisonneuse cherchant à salir la famille qui l’a nourrie. Mais pour que cela tienne… il faut que tu sois fort. Il faut que tu sois mon témoin. »

Julien releva la tête. Ses yeux étaient rougis, mais au fond de son regard, quelque chose venait de mourir définitivement : la naïveté, l’innocence, le respect filial. Il ne voyait plus devant lui une vieille femme sans défense, mais une prédatrice au terme de sa chasse, réclamant sa complicité sous couvert de protection.

« Et si je refuse ? » demanda Julien dans un souffle. « Si je monte à l’étage pour donner ce carnet au capitaine Valette ? Si je leur dis que tu n’as pas bougé pendant vingt-quatre minutes pendant que mon père étouffait ? »

Hélène sourit. C’était un sourire bien plus effrayant que celui de Claire quelques minutes plus tôt, car il n’avait rien d’artificiel. C’était le sourire d’une maîtresse de maison qui sait exactement où se trouvent toutes les poutres maîtresses de la bâtisse.

« Si tu fais cela, mon cher Julien, tu hériteras peut-être d’une conscience propre, mais tu seras ruiné avant la fin de l’hiver. L’État saisira le domaine pour rembourser les créanciers de ton père qui attendent toujours au bout de vieilles procédures suspendues. Ton cabinet fera faillite sous le scandale de la presse locale. Et moi… moi j’ai quatre-vingt-deux ans, un cœur fatigué et une santé ruinée. La prison ne m’effraie pas, je n’y passerais que quelques semaines avant de rejoindre un lit d’hospice. Mais toi ? Tu as trente-cinq ans. Tu as toute ta vie devant toi. Es-tu prêt à la brûler sur le bûcher des vertus de ton père ? »

Julien resta immobile. Le silence de la nuit campagnarde semblait désormais couler le long des murs, s’infiltrer par les fentes des volets fermés. Au dehors, la pluie s’était arrêtée, remplacée par une brume dense qui montait des étangs voisins, enveloppant le manoir d’un linceul opaque.

Il regarda le petit verre de porto posé près d’elle. Puis il regarda ses propres mains, ces mains d’architecte qui dessinaient des plans harmonieux, des maisons baignées de lumière, alors que ses propres fondations reposaient sur de la boue et du sang séché.

La porte d’entrée s’ouvrit à nouveau doucement. Le capitaine Valette réapparut sur le seuil, retirant sa casquette mouillée. Il tenait sous le bras une pochette en plastique transparente scellée contenant les carnets d’Hélène et les petits flacons découverts à l’étage.

« Madame de Maupassac, monsieur, » dit l’officier d’une voix grave et respectueuse. « Mes hommes ont tout répertorié là-haut. Le dossier est accablant pour votre épouse, Julien. L’intention d’homicide ne fait aucun doute, et les preuves matérielles corroborent point par point l’enregistrement téléphonique. Nous avons également trouvé un vieux carnet manuscrit dans l’un des tiroirs… Claire prétend qu’il contient des accusations très graves contre vous, madame. »

Le cœur de Julien manqua un battement. Valette avançait d’un pas dans la pièce, le regard flottant entre le fils et la belle-mère, cherchant une réaction, un indice qui viendrait éclairer cette étrange atmosphère de fin de règne.

Hélène ne broncha pas. Elle laissa sa tête retomber légèrement sur le côté, reprenant sans effort son masque de vieille dame épuisée par une violence insoutenable.

« Un carnet ? » murmura-t-elle d’une voix mourante. « Mon Dieu, capitaine… C’est l’écriture de mon pauvre mari, sans doute. Dans ses derniers mois, la sénilité le faisait délirer. Il écrivait des insanités sur tout le monde, sur moi, sur les voisins… Claire a essayé de s’en servir pour me faire chanter il y a des semaines. Julien peut vous le confirmer. Mon fils sait tout. Il a toujours tout su de nos souffrances ici. »

Le capitaine Valette tourna les yeux vers Julien. Son regard était direct, inquisiteur mais encore empreint d’une solide déférence pour cette famille noble qui régnait sur le canton depuis trois générations.

« C’est exact, monsieur de Maupassac ? Ce document ne relève que des délires d’un vieil homme malade, ou devons-nous ouvrir une enquête préliminaire sur les allégations de votre épouse ? »

Julien sentit le regard d’Hélène peser sur lui de tout son poids invisible, une griffe d’acier plantée au milieu de son dos. Il regarda le capitaine, cet homme d’honneur qui croyait naïvement protéger des innocents contre un monstre froid. Il regarda ensuite le carrelage où le chandelier était tombé, laissant une marque indélébile dans le calcaire ancien.

La vérité était là, à portée de lèvres. Il suffisait de trois mots. Lisez ce carnet. Il suffisait d’un geste pour faire tomber ce château de cartes putréfié, pour envoyer la vieille femme dans une cellule à côté de celle de Claire, et pour libérer enfin son âme de ce poison qui coulait dans les veines de la famille Maupassac.