Claire chancela comme si elle venait de recevoir une gifle d’une violence inouïe. Son teint de porcelaine vira au gris cendre. Tout le système qu’elle croyait infaillible, toute cette toile d’araignée tissée depuis son arrivée dans ce manoir austère de province, venait d’être éventée par une mourante qu’elle croyait incapable de retenir son propre nom.
L’un des gendarmes s’avança vers elle, une paire de menottes tintant à son ceinturon.
« Ne me touchez pas ! » cracha-t-elle soudain, perdant tout vernis bourgeois. « Julien, dis-leur ! Dis-leur qui commande ici ! Tu sais très bien ce qu’elle nous a fait subir ! Cette maison est à nous ! »
Mais Julien ne la regardait plus que comme on regarde une étrangère dangereuse, un parasite enfin débusqué au creux des boiseries d’une vieille demeure familiale.
Pendant que l’adjudant passait les fers aux poignets fins de Claire, le capitaine Valette confia à son collègue la tâche de monter à l’étage pour sécuriser les pièces à conviction. L’air de la pièce semblait s’alléger à mesure que les cliquetis métalliques scellaient le destin de l’épouse parfaite.
Claire fut conduite vers le fourgon cellulaire sous une pluie fine qui commençait à cingler les dalles de l’allée. Ses escarpins vernis glissaient sur les feuilles mortes gorgées d’eau. Devant la calandre bleue et rouge qui pulsait dans la nuit naissante, elle se retourna une dernière fois, jetant un regard venimeux vers le grand perron où se tenaient Julien et Hélène.
« Tu ne sais rien, Julien ! » hurla-t-elle dans le vent humide. « Tu crois qu’elle est une victime ? Demande-lui comment ton père est mort ! Demande-lui pourquoi son testament a disparu il y a dix ans ! Tu n’as sauvé qu’un monstre ! »
La portière arrière du fourgon se referma sur ses imprécations dans un claquement sourd, étouffant les échos de sa rage. Les gyrophares s’éloignèrent lentement dans l’allée bordée d’arbres centenaires, laissant derrière eux une traînée de silence froid et le parfum âcre de la terre mouillée.
Dans le salon, Julien s’était assis sur l’une des chaises droites en velours frappé. Ses mains enfouies dans ses poches de pantalon ne cessaient de trembler imperceptiblement. La maison, débarrassée de la présence étouffante de Claire, semblait pourtant résonner d’une autre tension, plus ancienne, plus insidieuse.
Il leva les yeux vers sa belle-mère. Hélène n’avait pas bougé de son fauteuil, mais la posture courbée de la vieillesse semblait s’être redressée d’un demi-pouce. Ses yeux ne fixaient plus les ombres du plancher avec l’absence feinte des mois passés.
« Elle mentait, n’est-ce pas ? » demanda Julien, la voix brisée par l’épuisement. « Tout ce qu’elle a hurlé dehors… ce n’était que du poison pour nous détruire encore un peu plus. »
Hélène prit une longue inspiration. Sa poitrine décharnée se souleva avec un sifflement rauque, puis elle ramena sur ses genoux le plaid que les mouvements précipités de la gendarmerie avaient fait glisser.
« Claire était une créature médiocre, mon garçon, » répondit-elle d’une voix monocorde qui ne portait plus la moindre fêlure de faiblesse. « Cupide, impatiente, et incapable de concevoir qu’un esprit plus affûté que le sien puisse observer chacun de ses gestes depuis l’ombre d’un fauteuil roulant. Mais les médiocres ont parfois l’intuition du charognard. Ils sentent la pourriture là où d’autres ne voient que des reliques. »
Julien fronça les sourcils, un frisson glacé descendant le long de son échine.
« Que veux-tu dire ? »
« Tu devrais servir deux verres de ce vieux porto que ton père gardait dans l’armoire de chêne. Pas celui que Claire achetait au supermarché pour y dissoudre son poison. La vraie bouteille, celle scellée à la cire rouge. La nuit va être longue, Julien. Et la vérité est un plat bien plus indigeste que les soupes insipides que cette fille s’évertuait à me préparer. »
Julien hésita un instant. Il regarda cette femme qui l’avait élevé après la mort prématurée de sa mère biologique, cette femme froide, distante, qui avait toujours régné sur le domaine des Maupassac d’une main de fer avant que de prétendues attaques vasculaires ne la clouent dans ce fauteuil. Il se leva machinalement, marcha vers le buffet, brisa le sceau de cire et versa deux doigts d’un liquide ambré et épais dans deux verres de cristal taillé.
Il en posa un sur la petite table d’appoint à côté d’Hélène et garda l’autre entre ses paumes moites.
« Claire a commencé à mettre de petites doses d’éthylène glycol dans mes tisanes il y a exactement neuf mois, » commença la vieille femme sans préambule, trempant à peine ses lèvres dans le vin cuit. « Dès le lendemain du jour où elle a compris que ton père t’avait laissé la nue-propriété du domaine, et qu’elle n’en toucherait pas un centime tant que je serais en vie pour occuper l’usufruit. Elle pensait que j’étais sénile, que je ne sentais pas l’arrière-goût sucré et métallique dans le thé du soir. J’ai jeté chaque tasse dans les pots de bégonias du jardin d’hiver. Tu pourras vérifier demain : ils sont tous crevés. »
« Mais pourquoi ne m’avoir rien dit ? » s’écria Julien, le désespoir affleurant dans ses intonations. « J’aurais pu la chasser il y a six mois ! J’aurais pu t’éviter cette horreur, ce chandelier… Mon Dieu, si j’étais arrivé deux minutes plus tard, tu serais morte sur ce carrelage ! »
« Si tu l’avais chassée il y a six mois, elle serait partie avec une partie de ta fortune sous forme de prestation compensatoire, » rétorqua la vieille femme avec une froideur chirurgicale. « Et elle aurait continué à fouiner. Les gendarmes n’auraient rien eu de concret. Une dispute conjugale, quelques soupçons de maltraitance sans preuve formelle… Non. Pour détruire un fauve, Julien, il faut le laisser entrer entièrement dans le piège. Il faut qu’il lève la patte pour tuer. C’est le seul moyen d’obtenir un arrêt de cour d’assises sans appel possible. »