Elle marqua une pause, posa son verre avec une précision millimétrique sur la table de marqueterie, puis leva ses yeux délavés sur le jeune homme.
« Et surtout, si tu l’avais mise à la porte trop tôt, elle aurait fini par trouver ce que ton père cherchait encore dans cette maison trois jours avant de s’éteindre. »
Le silence retomba sur la pièce, plus pesant encore que lorsque les gyrophares lardaient les murs de bleu.
« Mon père est mort d’un arrêt cardiaque dans son sommeil, » dit Julien, les dents serrées. « Le médecin de famille a signé le certificat sans aucune réserve. Tu étais à son chevet. »
« Bien sûr que j’étais à son chevet, » répondit doucement Hélène. « C’était mon devoir d’épouse. Comme c’était mon devoir de veiller à ce que la famille Maupassac ne disparaisse pas dans la fange et le déshonneur public. »
Elle ferma les yeux un instant, savourant les souvenirs comme on remue de vieilles braises sous la cendre.
« Ton père, Charles, était un homme brillant pour les affaires extérieures, mais d’une faiblesse morale effroyable dès qu’il s’agissait de ses plaisirs personnels. Pendant quarante ans, cette maison a été le théâtre de ses débauches discrètes. Il achetait des fermes, des hectares de forêts, des parts dans des fonderies… et il dilapidait les titres au profit de femmes de passage, de créanciers interlopes dont il achetait le silence. Quand tu es né, issu de sa liaison avec cette secrétaire qu’il a vite expédiée au loin avec une pension misérable, j’ai tout accepté. J’ai accepté de t’élever comme mon propre sang. Pourquoi ? Parce que le nom devait survivre. Parce que cette terre est la mienne bien avant d’avoir été la sienne. »
Julien sentit son cœur cogner violemment contre ses côtes. Tout l’édifice de son enfance, déjà ébranlé par la tentative de meurtre de Claire, semblait se fissurer sous les coups méthodiques de cette voix blanche.
« Le testament, » articula-t-il, la gorge sèche. « Qu’est-ce que Claire voulait dire ? »
« Trois jours avant sa mort, ton père a rédigé un nouvel acte sous seing privé. Il avait pris peur de l’enfer, vois-tu. L’approche de la tombe rend les pécheurs lâches et sentimentaux. Il voulait vendre le domaine en bloc. Les terres, la maison, les métairies… Tout devait être liquidé au profit d’une fondation religieuse et d’un fonds destiné à indemniser les familles qu’il avait ruinées dans ses spéculations véreuses des années quatre-vingt-dix. À toi, il ne laissait que quelques miettes. À moi, l’humiliation publique et une rente dérisoire. »
Hélène ouvrit à nouveau les paupières. Son regard n’avait plus rien de la grand-mère indulgente ou de la recluse malade. C’était l’œil impitoyable du gardien d’un sanctuaire souillé.
« Cette nuit-là, Charles a eu une crise d’angine de poitrine très violente vers deux heures du matin. Ses pilules de trinitrine étaient posées sur sa table de nuit, juste à côté de son bréviaire d’hypocrite. Il a tendu la main vers elles en râlant. Il me suppliait du regard. »
Julien recula d’un pas, heurtant le dossier d’un fauteuil.
« Qu’est-ce que tu as fait, Hélène ? »
« J’ai pris le flacon. Et je l’ai posé sur la cheminée, hors de sa portée. Puis je me suis assise en face de lui, dans le fauteuil à bascule, et j’ai regardé son cœur s’arrêter lentement. Cela a pris vingt-quatre minutes, Julien. Vingt-quatre très longues minutes durant lesquelles il a compris que son testament ne verrait jamais le jour. Quand son dernier souffle a quitté sa gorge, j’ai pris le document manuscrit qui reposait dans son buvard, et je l’ai jeté dans l’âtre de la cheminée. J’ai regardé ses remords partir en fumée noire. Ensuite seulement, j’ai remis le flacon de pilules sur sa table de nuit, et j’ai appelé le docteur Chenu en feignant les larmes d’une veuve inconsolable. »
Le silence qui envahit le salon devint si compact qu’on entendait le tic-tac métallique de la pendule d’argent sur la console, chaque seconde tombant comme une goutte de plomb fondu.
« Tu l’as tué, » souffla Julien, horrifié. « Tu as laissé mourir mon père. »
« J’ai protégé ce qui te revenait de droit ! » répliqua Hélène avec une vivacité soudaine, sa voix montant d’un cran sans pour autant perdre son timbre d’acier. « Si je n’avais pas fait cela, tu aurais été un mendiant ! Un fils adultérin chassé d’une maison en faillite, contraint de payer les dettes d’un père débauché ! Regarde autour de toi, imbécile ! Ce toit, ces terres, ce cabinet d’architecte que j’ai financé de mes propres deniers pour t’établir en ville… Tout cela existe parce que j’ai eu le courage de faire ce qui devait être fait ! »
« Et Claire ? » demanda-t-il, la voix chevrotante. « Comment Claire a-t-elle su ? »
« Elle n’a rien su avec certitude, » ricana la vieille femme. « Mais ton père avait un vieux carnet intime qu’il cachait dans le plancher de son atelier. Claire l’a trouvé l’année dernière en fouillant la maison pendant que tu étais sur un chantier à Lyon. Il n’y avait pas de preuves dans ce carnet, seulement les doutes d’un vieillard qui sentait sa fin approcher et qui écrivait qu’il craignait que sa femme ne hâte son trépas. Cette sotte de Claire a cru qu’elle tenait là un levier de chantage pour m’obliger à lui céder les titres de propriété par anticipation. Quand elle a compris que je ne céderais jamais à ses menaces ridicules, elle a décidé de me supprimer. Elle pensait qu’en devenant ton unique héritière après ma mort, elle posséderait tout. »
Hélène poussa un soupir de mépris, lissant le velours de son accoudoir.
« Elle n’avait pas l’envergure du crime, Julien. Elle tremblait en versant son poison dans mes tasses. Elle laissait des traces partout. Une amateur. Une petite bourgeoise avide sans cervelle. »