D’un geste d’une douceur infinie mais impérieuse, Alec posa sa paume calleuse sur l’épaule de Lydia. Le simple contact de cette main protectrice fit tressaillir la jeune femme, qui laissa échapper une plainte inaudible avant de sentir la présence massive de son frère s’interposer entre elle et l’abîme. Alec la repoussa d’un mouvement d’épaules dans la pénombre du couloir, puis franchit le seuil d’un pas ferme, sans chercher à amortir le bruit sec de ses bottes cirées sur le parquet.
Le bruit résonna comme un coup de feu dans la bibliothèque.
L’homme au manteau gris s’immobilisa sur-le-champ. Sa main, qui dépliait un vieux relevé bancaire de la Banque d’Écosse daté de 1878, demeura suspendue au-dessus de la table. Avec une lenteur presque théâtrale, il ne se jeta pas sur son revolver. Il reposa délicatement le document, comme si la bienséance commandait de ne pas froisser une pièce d’archive, puis tourna lentement la tête par-dessus son col de feutre rabattu.
La lumière du crépuscule frappa son profil, et le silence retomba d’un coup, plus lourd, plus suffocant encore que la certitude du danger.
— Tu rentres toujours un peu plus tôt les mardis de gros temps, Alec, dit l’homme. La marée ne pardonne pas aux retardataires dans l’estuaire. Tu as gardé les habitudes du vieux.
Alec sentit un froid d’une violence inouïe lui transpercer la poitrine. Il serra les poings à l’intérieur de ses poches de feutrine, ses ongles s’enfonçant si profondément dans sa chair qu’il en perçut la morsure vive. La voix était rauque, éraillée par le tabac de contrebande et le sel des lointains océans, mais son timbre portait encore l’arrogance soignée des salons de Dublin et d’Édimbourg.
— Julian, murmura Alec.
Ce nom, prononcé comme une imprécation, frappa le cœur de Lydia avec la violence d’une dague. Derrière son frère, elle s’avança d’un demi-pas, les yeux écarquillés par une incrédulité mêlée d’horreur.
Julian Vance.
Leur cousin germain. Le pupille choyé d’Arthur Vance, celui à qui l’on avait confié la direction financière de la flotte des chantiers navals de la famille, celui dont le cercueil vide reposait pourtant depuis six longues années sous la terre meuble du cimetière de Saint-Jude. Six ans plus tôt, les journaux maritimes avaient pourtant imprimé en lettres capitales la perte du trois-mâts Le Neptune, corps et biens, au large des côtes du Cap Horn. Julian avait été déclaré mort noyé avec vingt-deux marins sous ses ordres, laissant derrière lui une compagnie ruinée, des caisses vidées jusqu’au dernier sou et un gouffre de dettes frauduleuses qui avait conduit le père d’Alec à la démence et à la tombe.
L’homme écarta les pans de son manteau trempé. Il avait vieilli de vingt ans en six années d’exil supposé. Ses tempes étaient grisonnantes, sa peau tannée par un soleil qui n’était pas celui des îles britanniques, mais ses yeux—ce bleu délavé, presque translucide, dénué de tout remords—étaient incontestablement ceux des Vance.
— En chair et en os, ma chère Lydia, ironisa Julian en esquissant une courbette grotesque, dénuée de toute élégance. Je vois que le deuil vous sied à merveille. Vous avez conservé ce manoir, n’est-ce pas ? Un exploit admirable pour deux enfants que j’avais laissés sans le sou et sans avenir.
Alec ne bougea pas d’une ligne. Sa voix descendit d’une octave, prenant cette résonance caverneuse qui annonçait les fureurs froides : — Tu n’es pas mort. Tu as fait couler Le Neptune. Tu as laissé vingt-deux innocents périr dans les mers du Sud pour toucher l’assurance à Valparaíso et faire disparaître le grand livre de comptes. Et maintenant, tu as l’audace de venir profaner la maison de l’homme qui t’a nourri ?
Julian eut un petit rire sec, une toux méprisante qui résonna lugubrement contre les rayonnages de cuir ancien. — Vingt-deux innocents ? Mon pauvre Alec, tu as toujours eu l’âme d’un pasteur de paroisse égaré sur les ponts d’un navire de commerce. Les marins meurent en mer, c’est leur métier et leur destin. Quant à ton père… ne viens pas m’ériger ce vieil avare en martyr de la probité. Crois-tu vraiment que je sois venu ici par caprice ou pour dérober l’argenterie de tante Béatrice ?
Il désigna d’un geste sec les parchemins étalés devant lui, où figuraient des cachets de cire rouge et des signatures calligraphiées à l’encre de fer. — Ce manoir ne vous appartient pas, poursuivit Julian d’un ton qui s’aiguisait comme une lame. Il n’a jamais appartenu à votre père en toute légalité. Avant le grand désastre, Arthur avait gagé le domaine, les entrepôts de la rive gauche et les parts des nouveaux vapeurs sur une société d’investissement domiciliée aux Bermudes. Une société dont je détiens l’unique portefeuille nominatif sous un nom d’emprunt. Votre père le savait. C’est pour cela qu’il s’est laissé dépérir dans son fauteuil roulant, incapable d’avouer à sa progéniture qu’il n’était qu’un faussaire terrorisé par le scandale.
— Tu mens ! cria Lydia, dont la voix perça enfin l’angoisse. Tu as toujours menti, Julian ! Mon père s’est battu jusqu’à son dernier souffle pour rembourser les veuves des marins ! Tu as fui comme un lâche avec l’or de la compagnie !
Julian posa lentement sa main gantée de cuir usé sur la crosse du revolver. — Baisse d’un ton, Lydia. Le temps des réprimandes d’enfant gâtée est révolu. Je suis venu récupérer ce qui m’assure une existence paisible sur le continent. Le carnet des lettres de créance originelles, contresignées par Arthur. Il l’avait caché derrière cette boiserie. Je l’ai trouvé. Avec ce carnet et les actes qui sont ici, j’expulse quiconque met les pieds dans cette propriété dès lundi prochain. Le notaire de la ville n’aura d’autre choix que de s’incliner devant les titres authentiques.
Alec fit un pas en avant. Julian arma le chien du revolver d’un coup de pouce sec. Le claquement métallique gela l’atmosphère. — Pas un mouvement de plus, Alec. J’ai survécu aux prisons de Montevideo et aux cales étouffantes des trafiquants de guano. T’abattre dans cette pièce ne m’empêchera pas de dormir une seule seconde. Ce sera un incident fâcheux : un voleur nocturne que l’on retrouve avec une balle dans le cœur, et qui disparaît dans la nuit.