Le regard de Julian changea alors du tout au tout. La superbe s’effondra, laissant place à une panique nue. Le préfet maritime n’était pas sous la coupe des magistrats corrompus de la province ; il dépendait directement de l’Amirauté.
Alec releva son cousin sans ménagement, lui attachant fermement les poignets derrière le dos à l’aide d’une solide cordelette de chanvre conservée près de l’âtre. La pluie frappa alors violemment les carreaux, un déluge automnal qui lavait les rues boueuses de la cité portuaire.
— Surveille-le, Lydia, dit Alec en reprenant son souffle, pressant un mouchoir contre son bras égratigné. Je vais faire atteler la calèche par le vieux Thomas. Dans deux heures, cette affaire sera entre les mains de la flotte.
Lydia acquiesça d’un signe de tête résolu. Pour la première fois depuis des mois, la terreur qui hantait les recoins de cette bâtisse semblait s’évanouir. L’ombre qui pesait sur leur existence s’était enfin incarnée en un homme de chair et d’os, et cet homme était désormais vaincu.
Lorsque la voiture quitta la grille rouillée de la propriété sous l’averse battante, emportant Julian sous bonne garde vers le port militaire, l’aube commençait déjà à poindre à l’horizon, étirant une pâle lueur d’argent sur les eaux grises de l’estuaire. Lydia rejoignit Alec sur les marches du perron, un châle noir jeté sur ses épaules. Le silence qui s’installait n’était plus celui de l’angoisse ou du secret, mais celui, paisible et grave, d’une délivrance chèrement acquise. Ils savaient que les jours à venir exigeraient des dépositions, des procès et la fin d’anciennes illusions, mais la vérité, désormais affranchie de ses chaînes, leur rendait enfin leur propre destin.
Les Vestiges du Silence
Lydia se cramponnait au chambranle de la porte, les jointures blanchies par une tension si violente que ses doigts semblaient s’enfoncer dans le chêne massif. Le bois ciré, froid et rugueux sous sa paume moite, était le seul point fixe d’un univers subitement privé de gravité. Sa respiration n’était plus qu’un sifflement étranglé, retenu au bord de ses lèvres entrouvertes pour ne pas trahir sa présence. Mais tout en elle tremblait : ses genoux menaçaient de céder sous la mousseline de sa robe sombre, et son cœur battait avec une frénésie sourde contre ses côtes, semblable au pas précipité d’un condamné montant à l’échafaud.
Au centre de la bibliothèque familiale, là où la poussière des reliures anciennes et les effluves de cire d’abeille flottaient d’ordinaire dans un calme monacal, la scène défiait l’ordre naturel des choses.
Un homme se tenait debout devant le grand bureau en acajou de leur défunt père, Arthur Vance. La draperie pourpre de la fenêtre avait été tirée avec négligence, laissant filtrer la clarté livide et spectrale d’un crépuscule d’octobre. L’inconnu tournait le dos à l’entrée. Il portait un épais manteau de drap gris trempé par la pluie du dehors, dont l’ourlet laissait échapper de lourdes gouttes qui s’écrasaient sans bruit sur le tapis d’Aubusson. Les tiroirs secrets du secrétaire d’angle, ceux dont Lydia elle-même ignorait jusqu’à l’existence du mécanisme, pendaient, éventrés avec une méthode implacable. Des parchemins scellés, des registres maritimes à tranche dorée et de vieilles lettres jaunies jonchaient le sol ciré.
Mais ce ne fut ni le désordre ni l’effraction qui arracha à Lydia le frisson glacé qui lui courut le long de la moelle épinière. C’était la posture de l’intrus. Il manipulait les feuillets avec une aisance insolente, presque intime, comme un propriétaire revenant prendre possession d’une chambre d’amis trop longtemps délaissée. Et surtout, posé négligemment sur le buvard de cuir, un petit revolver à barillet nickelé renvoyait un éclat d’acier froid qui paraissait absorber la moindre étincelle de vie dans la pièce.
Lydia voulut crier. Elle voulut hurler pour appeler Thomas, le vieux cocher qui dormait à l’écurie, ou madame Brennan, qui préparait le thé du soir dans les cuisines du sous-sol. Pourtant, aucun son ne franchit la barrière de ses dents serrées. L’air refusait d’emplir ses poumons. Elle était pétrifiée, otage de sa propre terreur, incapable de fuir comme d’avancer, les doigts rivés à ce montant de porte qui formait l’unique frontière entre la sécurité illusoire du couloir et le gouffre qui s’ouvrait devant elle.
C’est à cet instant précis qu’Alec franchit le vestibule.
Le grincement des gonds de la lourde porte d’entrée en fer forgé résonna dans le grand vestibule pavé de marbre noir et blanc. Le pas d’Alec était lourd, mesuré, portant la fatigue harassante de ses journées passées sur les quais du port d’Arklow. Il apportait avec lui l’odeur âcre de la marée basse, du goudron frais et de la saumure des grands vaisseaux marchands. Il déposait machinalement sa canne à pommeau de corne dans le porte-parapluie lorsqu’il s’interrompit net.
Le silence de la demeure n’était pas celui, feutré et paisible, qu’il retrouvait d’ordinaire au retour de ses courses. C’était une absence totale de rumeur, un vide lourd et tendu comme une corde de violon prête à se rompre.
Alec fit trois pas silencieux. La lumière vacillante d’une applique à gaz éclairait son visage taillé à la serpe, ses sourcils épais noircis par le charbon de mer et cette cicatrice fine qui barrait sa mâchoire depuis l’accident du brick L’Argonaute. Dès qu’il tourna l’angle de la galerie, ses yeux d’ardoise tombèrent sur le dos voûté de sa sœur, sur cette silhouette frêle agrippée au chambranle comme une naufragée à son épave.
Alec entra dans une scène qu’il ne pouvait ignorer.
Il ne prononça pas un mot. Il ne marqua pas la moindre hésitation. L’homme des mers, habitué aux grains soudains et aux mutineries sourdes des équipages des bas-fonds, enregistra chaque détail avec une rapidité glaciale : l’état second de Lydia, le sang qui battait à la tempe de sa cadette, l’inconnu fouillant les papiers privés de leur père, et l’arme posée sur l’acajou, à portée de main.