Pendant ce temps, la berline noire remontait les pentes escarpées de Beacon Hill, fendant les congères fraîches qui étouffaient les rues pavées. Le quartier le plus opulent de Boston dormait sous un linceul de neige immaculée. Les réverbères à gaz d’époque diffusaient des halos dorés et tremblotants sur les façades géorgiennes aux volets clos.

Le manoir des Vale se dressait au sommet de Louisburg Square, imposant quadrilatère de briques rouges aux fenêtres obscures, ceinturé de grilles en fer forgé aux pointes acérées. Callum coupa son moteur à l’angle de Mount Vernon Street et laissa le véhicule glisser silencieusement sur le pavé glissant jusqu’à s’arrêter le long du trottoir, dissimulé derrière une rangée de platanes nus.

Il observa la bâtisse pendant plusieurs minutes.

Au deuxième étage, une faible lueur dansait derrière les rideaux épais de l’aile ouest.

Marcus était là.

Callum ne passa pas par la grille principale ni par le perron majestueux. Il contourna la propriété par l’allée de service qui menait aux anciennes écuries, franchit le portillon du potager avec sa propre clé et pénétra dans la maison par la porte de la cuisine, au sous-sol.

L’intérieur était glacial. Le chauffage avait été baissé pour la nuit de Noël, et l’odeur familière de cire d’abeille, de vieux livres et de thé noir était couverte par une odeur ténue mais indubitable : celle de la fumée de cigarette de tabac hollandais, la marque exclusive que Marcus fumait depuis toujours.

Callum retira ses chaussures et gravit les marches de service en chêne massif avec la légèreté d’un spectre. Chaque marche, chaque coin d’ombre lui était familier depuis son enfance ; il connaissait les lattes qui grinçaient et celles qui demeuraient silencieuses sous le poids d’un corps d’homme.

Il atteignit le couloir du premier étage. Le silence était absolu, seulement troublé par le crépitement étouffé de la neige contre les vitraux de la galerie principale. Arrivé au seuil de l’aile ouest, il vit que la porte de l’ancienne chambre de Gabriel était entrouverte, laissant filtrer un trait de lumière jaune sur le parquet ciré.

Callum dégaina son arme, le pouce calé sur la sécurité, et s’approcha sans le moindre souffle.

À l’intérieur, le meuble en acajou avait été tiré au milieu de la pièce. Les tiroirs gisaient sur le tapis persan, leur contenu éparpillé sans ménagement : vieux carnets scolaires, compas de marine, boutons de manchette et plumes d’argent. Un homme était agenouillé sur le sol, une lampe torche entre les dents, un pied-de-biche court à la main, s’acharnant à démonter les moulures arrière du secrétaire.

Un second homme, vêtu d’un blouson en cuir élimé, montait la garde près de la fenêtre, le canon d’un revolver pointé distraitement vers le plancher.

« Dépêche-toi, Marcus, » grommela l’homme à la fenêtre. « Si le patron rentre de l’hôpital, on est morts tous les deux. »

Marcus Wynn retira la torche de sa bouche et essuya la sueur qui perlait sur son front ridé. « Le patron est coincé à St. Brendan. Mes gars m’ont dit qu’une patrouille de flics était sur place. Callum ne quittera pas la fille tant qu’il n’aura pas vérifié ce qu’elle a craché à la police. On a encore vingt minutes. »

« Tu as intérêt à ce que ce putain de carnet soit là-dedans, » répliqua le garde. « Moretti n’attendra pas le Nouvel An pour faire sauter le quai de transit. »

« Il est là, » siffla Marcus en arrachant un pan de boiserie avec un grincement aigu. « La bonne l’a vu ici jeudi. Elle n’a pas eu le temps de le déplacer. »

« Elle n’a pas eu le temps, en effet, » résonna une voix venue des ténèbres du couloir.

Les deux hommes se figèrent instantanément.

L’homme à la fenêtre commença à faire pivoter son arme, mais Callum entra dans la lumière comme une ombre foudroyante. Deux détonations sourdes, étouffées par le silencieux vissé au canon du pistolet, déchirèrent l’air de la chambre.

Le garde s’effondra lourdement contre la vitre, qui se fissura sans se briser sous son poids, avant de glisser sur le tapis, une tache sombre s’élargissant rapidement sur sa poitrine.

Marcus lâcha son pied-de-biche. L’outil métallique roula sur le plancher dans un tintement lugubre. Le chef de la sécurité leva lentement les mains, le visage vidé de toute couleur, la bouche ouverte sur un souffle coupé.

« Callum… » balbutia-t-il, les mains tremblantes au niveau des tempes.

Callum s’avança sans un mot, le regard noir et impénétrable. Il s’arrêta à deux pas de l’homme qui avait partagé sa table, protégé ses convois et vu grandir son frère Gabriel.

« Huit ans, Marcus, » dit Callum, d’un ton d’une douceur plus effroyable que le plus violent des rugissements. « Je t’ai donné le contrôle de la sécurité de tous mes entrepôts. Je t’ai payé trois fois ce que n’importe quel syndicat de Boston t’aurait offert. Et tu vends ma famille aux Moretti. »

« Tu ne comprends pas… » gémit Marcus, reculant jusqu’à ce que son dos heurte le panneau éventré du secrétaire. « Gabriel était devenu fou ! Il voulait tout dénoncer au procureur fédéral. Il avait tout consigné dans ce carnet : les pots-de-vin, les cargaisons de Pier Nine, les enregistrements des réunions avec les sénateurs. Si Gabriel parlait, nous allions tous en prison pour vingt ans. Toi y compris ! »

« Gabriel était mon frère, » trancha Callum. « Et Pier Nine n’était pas un accident. »

Marcus ferma les yeux, écrasé par la certitude de sa propre fin. « Ce n’était pas moi pour le feu… Je te le jure sur la tête de mes enfants, Callum ! C’était Moretti. Il a paniqué quand Gabriel a refusé l’argent. Il a envoyé ses nettoyeurs mettre le feu au hangar pendant que Gabriel y faisait l’inventaire de nuit. Quand je suis arrivé, c’était trop tard. Tout brûlait déjà. »