Sur le siège passager, Maeve Donnelly serrait contre elle son manteau déchiré. L’odeur piquante de l’antiseptique de l’hôpital St. Brendan flottait encore entre eux, âpre, mêlée à la senteur plus lourde de l’eau de Cologne boisée de Callum et au cuir mouillé de son pardessus. Elle respirait par à-coups courts et prudents, chaque secousse de la suspension réveillant la douleur cuisante dans ses côtes meurtries.

« Nous n’allons pas chez vous, » dit Callum d’une voix basse qui traversa sans effort le ronronnement sourd du moteur V8.

Maeve tourna la tête, le regard troublé par l’hématome qui lui fermait à demi l’œil gauche. « Monsieur Vale… mon appartement n’est qu’à South Boston. Une porte verrouillée suffira. Vous n’avez pas à… »

« Votre porte d’entrée est en contreplaqué bon marché avec un verrou qui céderait sous un simple coup d’épaule, Maeve, » coupa-t-il, sans quitter la route des yeux. Ses pommettes saillantes semblaient taillées dans le granite sous les reflets ambrés de la nuit. « Et Marcus sait exactement où vous habitez. Il valide les fiches de paie et les adresses de chaque membre du personnel depuis huit ans. »

Le nom de Marcus flotta entre eux comme une menace physique. Maeve se mordit la lèvre inférieure. Marcus Wynn avait toujours été poli, presque affable avec elle. C’était un homme propre sur lui, aux tempes grisonnantes, qui vérifiait scrupuleusement les livraisons de fleurs et le passage des traiteurs. L’idée même qu’il puisse être mêlé à ces deux brutes qui l’avaient plaquée contre les briques d’une ruelle sombre la rendait nauséeuse.

« Pourquoi ferait-il une chose pareille ? » murmura-t-elle.

« Parce que la loyauté à Boston s’achète avec des chiffres que vous n’avez jamais vus sur un relevé bancaire, » répondit Callum d’un ton sec, sans colère apparente, mais avec cette terrifiante froideur qui faisait courber l’échine aux armateurs du front de mer. « Marcus n’agit pas seul. Il est méthodique, prudent. S’il a osé faire intercepter mon employée dans la rue pour fouiller sa mémoire, c’est qu’on lui a promis bien plus que sa retraite. »

Au lieu de monter vers le domaine familial qui surplombait fièrement Beacon Hill, la voiture s’engagea vers l’est, glissant dans les artères industrielles désertes longeant le port. Les entrepôts de brique sombre s’alignaient le long de l’eau noire de la baie, monumentaux et silencieux sous la tempête. Callum coupa les phares à deux cents mètres d’un bâtiment sans enseigne, manœuvrant dans l’obscurité avec une aisance qui trahissait une vieille habitude de la nuit.

Un portail en fer forgé s’ouvrit sur commande radio. La berline s’engouffra dans un hangar voûté d’où montait une odeur de sel marin, de fioul et de cordages humides. Le portail se referma derrière eux dans un claquement sourd de métal lourd.

« Descendez, » dit-il en coupant le contact.

Callum contourna la voiture avant qu’elle n’ait pu tenter d’ouvrir la portière avec son poignet bandé. Sa main gantée de cuir se glissa sous son coude, la soutenant avec une fermeté prévenante. Maeve chancela légèrement lorsque ses pieds touchèrent le béton froid. Le sol semblait tanguer sous l’effet de sa commotion. Sans un mot de trop, Callum passa son bras gauche autour de sa taille pour l’équilibrer, maintenant juste assez de pression pour lui éviter de s’effondrer sans comprimer sa cage thoracique blessée.

Il la guida vers un petit bureau aménagé à l’étage de l’entrepôt, protégé par une porte blindée à serrure électronique. À l’intérieur, la pièce était spartiate mais chauffée : un lit de camp en toile robuste, un bureau en chêne massif surmonté d’écrans de surveillance éteints, un vieux canapé en cuir vert bouteille et un poêle à mazout qui ronronnait doucement dans un coin.

« Asseyez-vous, » ordonna-t-il doucement en la guidant vers le canapé.

Maeve se laissa tomber en retenant un gémissement. La chaleur montante de la pièce fit picoter ses joues gelées, et la douleur de ses contusions devint plus vive, lancinante. Elle regarda Callum retirer son pardessus trempé et le jeter sur le dossier d’une chaise en fer. En bras de chemise blanche, la cravate dénouée, il semblait moins lointain que dans la vaste demeure de Beacon Hill, mais infiniment plus redoutable. Ses épaules puissantes portaient la tension de l’attente, et les veines de ses avant-bras ressortaient sous sa peau mate alors qu’il ouvrait un petit meuble mural pour en sortir une bouteille de whisky et un verre propre.

Il versa un doigt d’alcool ambré et le lui tendit.

« Buvez. Ça n’enlèvera pas le choc, mais ça réchauffera vos membres. »

Maeve prit le verre de sa main droite, les doigts tremblants. Le liquide lui brûla la gorge et la fit tousser, mais une chaleur bienfaisante se diffusa immédiatement dans sa poitrine.

Callum tira la chaise en fer et s’assit en face d’elle, les coudes sur les genoux, plongeant son regard sombre dans le sien. « Maintenant, Maeve. Parlez-moi de cette enveloppe. Chaque détail. Sans rien omettre, sans chercher à me ménager. »

Maeve déglutit avec peine, reposant le verre sur la table basse en pin. « C’était jeudi matin. Vous étiez au terminal portuaire pour la réception des cargaisons de bois. Monsieur Wynn m’avait demandé d’aérer les chambres de l’aile ouest avant les gelées prévues pour le week-end. »

« Cette aile est censée demeurer close, » remarqua Callum, les yeux plissés.

« C’est ce que je croyais aussi, monsieur. Mais Monsieur Wynn m’a remis le passe-partout. Il m’a dit que l’humidité risquait d’endommager les boiseries de l’ancienne chambre de monsieur Gabriel. » Elle marqua une pause, le souffle court. « Je suis entrée. Rien n’avait changé depuis cinq ans. La poussière s’était accumulée malgré les housses. J’ai ouvert la fenêtre quelques minutes, puis j’ai commencé à dépoussiérer le secrétaire en acajou, celui qui se trouve entre les deux fenêtres donnant sur le jardin d’hiver. »

Callum ferma un instant les yeux. « Le meuble de son grand-père. Gabriel y passait ses nuits à tenir ses registres clandestins. »