« Le tiroir du fond était coincé de travers, » poursuivit-elle d’une voix plus ferme, retrouvant la mémoire exacte de ses gestes méthodiques de gouvernante. « Je me suis agenouillée pour voir si un gond était voilé. En glissant ma main sous le double fond, j’ai senti quelque chose de plat. Ce n’était pas tombé par hasard, monsieur Vale. C’était coincé délibérément entre la paroi arrière et la boiserie avec un ruban adhésif toilé. J’ai tiré doucement. C’était une enveloppe en papier manille épais, scellée à la cire rouge, avec vos initiales tracées à l’encre noire. »

« Et le carnet rouge ? Les hommes de la ruelle ont parlé d’un carnet. »

« Il n’y avait pas de livre, » affirma Maeve en secouant doucement la tête. « Mais l’enveloppe était rigide. À l’intérieur, on sentait une couverture cartonnée, pas plus grande qu’un livret de messe. »

Callum se redressa lentement. « Et vous l’avez laissée là. »

« Je n’avais aucun droit d’y toucher, » répondit-elle simplement, ses yeux clairs affrontant les siens sans baisser pavillon malgré sa peur. « Je suis une employée de maison, monsieur Vale. On m’a appris à ne voir que ce qui a besoin d’être nettoyé et à ignorer le reste. Mais quand je me suis relevée, j’ai entendu un raclement dans le couloir. J’ai eu peur d’être prise en faute. Alors j’ai repoussé l’enveloppe dans la fente et j’ai refermé le tiroir. Quand je suis sortie, Monsieur Wynn était au bout de la galerie. Il m’a simplement demandé si j’avais terminé. »

Callum poussa un soupir imperceptible. Ses mâchoires se crispèrent si fort qu’un craquement discret résonna dans la pièce silencieuse.

« Il vous a vue, » dit Callum, presque pour lui-même. « Il cherchait cette pièce depuis des mois. Il surveillait chaque recoin de cette aile, mais Gabriel était plus rusé que lui. Gabriel savait que Marcus finirait par fouiller sa chambre après sa mort. Il a dissimulé ce qu’il avait à cacher dans le seul meuble que personne ne déplacerait jamais sans éveiller mes soupçons. Et quand vous avez trouvé la cachette, Marcus a su qu’il devait agir avant que vous ne m’en parliez. »

« Il a attendu le réveillon, » murmura Maeve en comprenant soudain l’atroce logique du piège. « Il savait que le personnel partait tôt, que la maison serait vide, et que je passerais par les ruelles du North End pour porter le traitement de Madame Kelleher. »

« Il voulait récupérer ce document sans que je sois au courant, » poursuivit Callum, sa voix tombant d’un octave, vibrante d’une rage contenue depuis des années. « Mais ses hommes de main ont échoué. Vous n’aviez rien sur vous. Maintenant, Marcus est acculé. Il sait que vous avez survécu, il sait que vous êtes à l’hôpital… ou du moins, il le croyait jusqu’à ce que son message n’obtienne pas de réponse. »

Callum sortit son téléphone de sa poche. L’écran brillait d’une lueur blafarde. Deux nouveaux appels en absence s’affichaient, tous deux provenant de Marcus Wynn.

« Qu’allons-nous faire ? » demanda Maeve, la gorge nouée.

Callum se leva d’un mouvement souple, presque félin. Il s’approcha de la petite fenêtre blindée qui donnait sur les bassins gelés du port de Boston. Dehors, la neige s’accumulait en congères le long des quais, effaçant les contours du monde extérieur.

« Je vais chercher ce que mon frère m’a laissé, » répondit-il sans se retourner. « Et je vais régler mes comptes avec Marcus. »

« Ne retournez pas au manoir seul, » laissa échapper Maeve, la voix brisée par une angoisse soudaine qui n’avait rien à voir avec son propre sort.

Callum se retourna, une ombre d’étonnement passant sur ses traits d’ordinaire impassibles. « Vous vous inquiétez pour moi, Maeve ? Après m’avoir vu diriger cette ville par la terreur pendant trois ans ? »

« Vous n’avez jamais fait de mal à ceux qui travaillent sous votre toit, » répliqua-t-elle avec une franchise qui désarma le criminel le plus craint de la côte est. « Et vous êtes venu à l’hôpital. Seul. Sans gardes. Aucun des hommes puissants qui défilent dans votre salon ne ferait cela pour une servante. »

Callum la fixa pendant un long moment, ses yeux sombres sondant le visage meurtri de la jeune femme. Pour la première fois depuis des années, l’armure de glace qui protégeait son âme sembla se fendre.

« Restez ici, » dit-il avec une douceur surprenante. « La porte est verrouillée de l’extérieur par un code que je suis le seul à connaître. Personne ne peut entrer. Le réfrigérateur est plein, il y a de l’eau et des couvertures. Si je ne suis pas de retour avant l’aube… » Il sortit une petite clé en laiton de son gousset et la posa sur la table à côté du verre. « Cette clé ouvre le casier sous le bureau. Il y a un passeport, dix mille dollars en liquide et les clés d’un van garé au fond du quai. Vous prenez la route vers le nord, vous passez la frontière canadienne et vous ne vous retournez jamais. »

« Monsieur Vale… »

« Promettez-le-moi, Maeve Donnelly. »

Elle regarda la clé dorée, puis les yeux noirs de son maître de maison. Elle comprit que pour cet homme, sa survie était devenue une question d’honneur, peut-être la dernière rédemption possible dans une vie rongée par le sang et le crime.

« Je vous le promets, » souffla-t-elle.

Callum hocha la tête, enfila son manteau, vérifia le chargeur de son arme d’un geste sec et mécanique, puis éteignit la lumière du bureau. La porte se referma derrière lui avec un clic métallique lourd et définitif.

Maeve resta seule dans la pénombre, bercée par le feulement sourd du poêle à mazout et le hurlement lointain de la tempête sur l’océan.