« Lâche-moi, espèce d’ivrogne raté ! cria Maud en se débattant, lui griffant la joue jusqu’au sang. Tu n’es rien sans l’argent de ta mère ! Tu croyais que j’allais rester avec un loser traqué par la police fiscale ? Je pars ! Et cette montre, c’est mon dédommagement pour le temps perdu avec toi ! »
Elle réussit à se dégager et courut vers le vestibule, valise à la main. Mais sur le pas de la porte, deux agents de police en civil lui barrèrent le passage, accompagnés d’un officier de la brigade financière.
« Mademoiselle Maud Lenoir ? »
« Qu… quoi ? Oui, c’est moi. Laissez-moi passer ! »
« Vous êtes en état d’arrestation pour recel d’abus de biens sociaux et complicité de détournement de fonds. Madame Juliette Morel-Delmas a formellement déposé plainte contre vous, preuves à l’appui, pour la perception de salaires fictifs en tant que consultante fantôme au sein de la filiale suisse des Delmas pendant trois ans. Veuillez nous suivre. »
Maud devint livide. Elle se tourna vers Thomas, implorant de l’aide du regard, mais son amant se détourna, incapable même de soutenir son regard, exactement comme il s’était détourné de Juliette sur son lit de clinique.
Pendant ce temps, Geneviève Delmas, recluse dans ses appartements, voyait défiler à la télévision les images des perquisitions et les articles de presse incendiaires dépeignant la chute de son empire. La fière femme du monde, jadis courtisée par les ministres et les grands patrons, n’était plus que l’incarnation de la rapacité et de la corruption.
Un mois plus tard, la confrontation finale eut lieu au palais de justice de Genève, dans le cadre de la commission rogatoire internationale et de la procédure d’extradition simplifiée engagée contre les dirigeants du groupe.
Juliette arriva la première. Elle marchait d’un pas assuré, élégante dans un tailleur-pantalon en laine bleu marine, ses cheveux bruns relevés en un chignon strict. Son teint avait retrouvé ses couleurs, et ses yeux brillaient d’une sérénité souveraine. Les jumeaux grandissaient paisiblement dans la villa qu’elle avait louée sur les hauteurs de Neuchâtel, choyés et en parfaite santé.
Thomas entra dans la salle d’audience escorté par son avocat commis d’office. L’homme de trente-cinq ans qui paraissait autrefois si arrogant semblait en avoir pris cinquante. Ses joues étaient creusées, son costume flottant trahissait une perte de poids spectaculaire, et ses mains ne cessaient de trembler.
Lorsqu’il aperçut Juliette, il fondit en larmes au milieu du couloir des pas perdus.
« Juliette… pitié… supplia-t-il, tombant presque à genoux devant elle avant que son avocat ne le retienne par le bras. Je t’en conjure… Ne fais pas ça. Je n’ai plus rien. Ils ont tout pris. Ils vont me condamner à de la prison ferme. Pense aux garçons… Un père en prison, c’est une honte pour eux ! »
Juliette s’arrêta à un mètre de lui. Elle le toisa sans haine, sans colère, avec cette indifférence glaciale qui fait bien plus de ravages que le mépris.
« Tu t’es inquiété de la honte que ressentiraient tes fils quand tu as amené ta concubine dans ma chambre trois jours après une opération vitale pour me dépouiller ? demanda-t-elle d’une voix posée qui résonna dans le couloir de marbre. Tu t’es soucié de leur avenir quand tu as accepté de me jeter à la rue avec une somme d’argent volée pour te débarrasser de moi ? »
« C’était ma mère ! C’est elle qui a tout manigancé, tu le sais bien ! J’étais sous son emprise, Juliette ! Pardonne-moi… »
« Tu avais le choix d’être un homme, Thomas. Tu as choisi d’être son laquais. Et les laquais partagent le sort de leurs maîtres. »
Elle fit un pas de plus vers lui, baissant la voix pour que lui seul puisse entendre :
« Les dix-huit millions d’euros que ta mère m’a versés ont été placés dans une fiducie irrévocable au nom de Louis et Gabriel. Ils ne porteront plus jamais le nom de Delmas. Le tribunal civil a validé hier leur changement de patronyme pour celui de Morel. Ton empire s’éteint aujourd’hui, Thomas. Ta lignée aussi. »
Thomas chancela, comme si on venait de lui asséner un coup de massue en plein thorax. Il ouvrit la bouche pour supplier encore, mais les portes de la salle d’audience s’ouvrirent, et les magistrats firent leur entrée.
Le verdict de la justice financière et familiale fut implacable.
Geneviève Delmas, reconnue coupable d’organisation frauduleuse d’insolvabilité, de blanchiment et d’extorsion en bande organisée, écopa de cinq ans de prison, dont trois ferme, assortis d’une confiscation totale de ses avoirs personnels pour rembourser les créanciers du groupe en faillite. Terrassée par un accident vasculaire cérébral quelques jours après l’énoncé du jugement, elle finit ses jours dans un établissement médicalisé public, privée de sa fortune, de ses relations mondaines et de son statut social.
Thomas Delmas fut condamné à trente mois de prison pour complicité d’abus de biens sociaux et faux en écriture de commerce. À sa sortie, ruiné, interdit bancaire et radié de toute fonction de direction, il ne lui restait rien d’autre que les souvenirs amers d’une vie de privilèges qu’il avait lui-même gâchée par lâcheté. Il ne reçut qu’un seul droit : envoyer une lettre par an à ses enfants par l’intermédiaire de l’avocat de Juliette, sans garantie qu’elle leur soit un jour transmise.
Quant à Maud, condamnée à rembourser l’intégralité des sommes perçues indûment et frappée d’une peine avec sursis, elle disparut des radars parisiens, contrainte de vendre jusqu’au dernier bijou pour éponger ses dettes d’avocat, y compris la fameuse montre ancienne qui lui fut retirée par saisie judiciaire.
Un an plus tard, sur la terrasse ensoleillée d’une magnifique propriété surplombant le lac Léman, Juliette Morel regardait ses fils faire leurs premiers pas hésitants sur la pelouse impeccablement tondue. Alexandre de Guise était assis en face d’elle, feuilletant la dernière édition d’un grand quotidien économique.