La pluie battante de novembre s’écrasait contre les vitres teintées du van médicalisé qui s’éloignait dans la pénombre parisienne. À l’arrière, sous la lumière tamisée d’une veilleuse, Juliette Morel serrait ses cuisses l’une contre l’autre pour atténuer les élancements fulgurants qui déchiraient son bas-ventre à chaque secousse du pavé. Sa césarienne n’avait que soixante-douze heures. La chair tirait, brûlait comme un fer rougi, mais son visage demeurait de marbre.
À côté d’elle, Corinne, une sage-femme dévouée qu’elle avait autrefois défendue pro bono lors d’un litige hospitalier abusif, surveillait les moniteurs portatifs reliés aux deux couffins sécurisés. Les jumeaux, Louis et Gabriel, dormaient d’un sommeil lourd et innocent, bercés par le ronronnement régulier du moteur diesel.
« Juliette, ta tension chute. Tu perds trop de lochies, murmura Corinne en ajustant une perfusion de soluté et d’antalgiques. Si tu fais une hémorragie sur la route, je serai obligée de t’emmener aux urgences les plus proches. Et là-bas, ils préviendront la police si un avis de recherche est lancé. »
« Je ne saigne pas assez pour mourir, répondit Juliette d’une voix rauque, presque blanche. Tiens bon jusqu’à la frontière suisse. C’est tout ce que je te demande. »
Elle tourna les yeux vers la banquette opposée où reposait son ordinateur portable crypté, relié à un routeur satellite indépendant. Sur l’écran, un compte à rebours indiquait 06:59:12. À sept heures précises du matin, les courriels programmés frapperaient les messineries privées de chaque membre du directoire de la Banque Cantonale de Genève, de l’Autorité des Marchés Financiers à Paris, et des administrateurs indépendants du Groupe Delmas.
Geneviève Delmas croyait avoir acheté la reddition d’une mère affaiblie, brisée par la chirurgie et les larmes. L’arrogante matriarche avait oublié une vérité élémentaire : avant d’être l’épouse dévouée de son fils velléitaire, Juliette avait été l’une des plus redoutables avocates d’affaires de la place de Paris, spécialisée dans les montages transfrontaliers et la criminalité en col blanc. On ne dépouille pas impunément quelqu’un qui a passé six ans à ranger méthodiquement les cadavres financiers de sa belle-famille dans un placard blindé.
Pendant que le van filait vers le sud-est par les départementales désertes pour contourner les péages d’autoroute équipés de caméras à reconnaissance de plaques, Juliette repensa à l’enveloppe laissée sur la table de chevet de la clinique. Elle ne contenait aucune supplication, aucun adieu larmoyant. Juste une copie certifiée conforme d’une dénonciation formelle pour fraude fiscale aggravée, abus de biens sociaux et falsification de bilans comptables, accompagnée d’un extrait de compte séquestre ouvert au Luxembourg.
Geneviève avait voulu jouer avec le droit. Juliette allait lui apprendre ce que coûtait réellement la justice.
À huit heures du matin, dans les salons feutrés de l’hôtel particulier des Delmas, avenue Montaigne, le réveil fut brutal.
Thomas Delmas descendit l’escalier monumental en peignoir de soie, une tasse d’expresso à la main, l’esprit encore embrumé par le champagne bu la veille pour fêter sa « libération ». Maud descendait derrière lui, drapée dans un déshabillé de satin, caressant distraitement la montre ancienne qu’elle n’avait pas quittée de la nuit.
« Maman a déjà envoyé le chauffeur à la clinique, roucoula-t-elle en déposant un baiser sur la tempe de Thomas. Les nourrices sont prêtes dans l’aile ouest. Tout est parfait, mon amour. »
Thomas eut un sourire forcé. Une sourde angoisse lui nouait l’estomac depuis qu’il avait croisé le regard de sa femme la veille. Juliette n’avait pas pleuré. Pas une seule larme. Ce regard n’était pas celui d’une biche aux abois, mais celui d’un sniper ajustant sa cible.
La porte d’entrée claqua avec une violence inouïe, faisant tressaillir les lustres en cristal de Baccarat. Geneviève Delmas fit irruption dans le vestibule, le visage blême, les lèvres décolorées, tenant à la main son téléphone portable dont l’écran clignotait sans interruption.
« Thomas ! hurla-t-elle, perdant toute cette distinction aristocratique qu’elle cultivait avec une rigueur maniaque. Où est-elle ? Où cette traînée a-t-elle emmené les héritiers ? »
Thomas laissa tomber sa tasse. La faïence fine explosa sur le damier de marbre noir et blanc, éclaboussant le bas de son peignoir.
« Qu’est-ce que tu racontes ? Les enfants sont à la clinique ! »
« La clinique est vide ! éructa la matriarche, tendant le bras vers lui. La chambre 412 est vide ! Et ce n’est rien à côté de ce qui vient d’arriver ! Regarde ! Regarde ce que ce monstre a osé envoyer au conseil ! »
Elle jeta une liasse de feuilles imprimées à la hâte sur la table basse. Maud s’approcha, curieuse, mais Geneviève la repoussa d’un revers de main méprisant qui fit vaciller la jeune femme.
« Pas toi ! Tais-toi ! Tu n’es qu’un pion sans cervelle ! Thomas, lis ! »
Tremblant, Thomas saisit le document. Dès les premières lignes, son sang se glaça.
Le protocole que Juliette avait signé la veille à la maternité n’était pas une renonciation à ses droits parentaux. Grâce à une habile substitution de clauses rédigée dans un jargon juridique d’une complexité diabolique — une clause miroir insérée sous forme d’annexe technique que ni Geneviève ni son notaire de complaisance n’avaient pris le temps de relire dans l’euphorie du moment —, le versement des dix-huit millions d’euros n’était pas une indemnité de départ pour Juliette. C’était une reconnaissance explicite et irrévocable de créance pour le rachat des parts privilégiées que Juliette détenait secrètement dans la filiale holding du groupe Delmas.
Pire encore : Juliette y déclarait sous serment que l’origine des fonds ayant servi à financer ce protocole provenait directement d’un compte offshore non déclaré aux îles Caïmans, appartenant personnellement à Geneviève Delmas. En apposant sa propre signature sur ce document et en ordonnant le virement immédiat la veille au soir par virement bancaire irréversible via sa banque privée suisse, Geneviève venait d’authentifier elle-même son implication directe dans le blanchiment de capitaux de l’entreprise familiale.
Le téléphone de Thomas se mit à sonner. C’était Marc Vaneck, le président du conseil de surveillance, un homme réputé pour sa rigidité morale et son mépris des scandales.